Un système de propagande en ligne : la vidéo

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France, 2013 : toujours plus de vues sur les vidéos de Soral, la quenelle se répand et la gauche, paumée, se demande pourquoi. Il existe sans aucun doute un ensemble d’explications politiques et sociales, mais un aspect est toujours occulté faute de compréhension : le dispositif de communication des idées. Le comprendre est extrêmement important si on veut porter la contradiction et se battre pour la visibilité de nos propres idées.

Dieudonné et Soral, 2 portes d’entrée pour des publics différents

La première chose à comprendre, c’est que Soral ou Dieudonné ne sont pas isolés. Ils ont formé leur galaxie en ligne, et cet effet est très important. Il permet de capter des publics différents, par des moyens qui parlent aux uns ou aux autres. Dieudonné apporte, par ses provocs et son côté spectacle, un public qui n’irait jamais regarder les heures de logorrhée de Soral, et qui cherche seulement l’exutoire simple et « bon enfant » des blagues de mauvais goût. L’autre côté de la médaille, Soral et ses vidéos : longues, minimalistes et chargées de discours soi-disant intellectuel, elles attirent une frange de personnes curieuses, qui se défient du système politico-économique en place mais ne savent pas où chercher une explication. Ces personnes ont besoin de comprendre la marche du monde, et Soral prétend la leur expliquer.

Le tandem marche comme un dispositif de captation de public bien rôdé et permettant de ratisser assez large, aussi il ne sert à rien de s’opposer à l’un et pas à l’autre : ils ne sont que deux facette du même dispositif de communication idéologique.

Dans la suite, je vais me concentrer sur les vidéos de Soral, phénomène assez mal compris par la plupart des militants de gauche, qui se retrouvent désarmés pour porter la contradiction.

La passivité comme arme : transformer un curieux en mouton

Tout d’abord, il faut rappeler un fait ignoré de beaucoup d’opposants à Soral le politicien : par le passé, Il a eu un petit succès d’édition avec un bouquin titré « Sociologie du dragueur », dans lequel on trouve pour ainsi dire une méthode pratique de manipulation des individus (en l’occurrence les femmes). Dès le départ, Soral est un communiquant et maîtrise les interactions avec un sujet à subjuguer. On ne s’étonnera donc pas tellement de l’effet « gourou » qu’il peut susciter auprès de ses fans.

Revenons aux vidéos. Seul sur son canapé rouge, filmé en légère contre-plongée, l’air décontracté, la mise en scène des vidéos de Soral est à la fois minimaliste et efficace pour le placer dans une posture classique de « sachant ». Quand il « discute » avec son auditoire, c’est un professeur, un mentor plus qu’un ami.

Professeur Soral.

Professeur Soral.

Cela rebondit sur la construction du personnage en tant qu’intellectuel : il se présente comme essayiste, a monté sa petite maison d’édition, s’intéresse à une multitude de sujets et a un avis sur tout. En quelque sorte, Soral est un décalque en ligne des éditocrates qui pullulent sur nos plateaux télévisés.

Quatre points fondent pour moi le coeur du système de neutralisation des défenses intellectuelles de l’auditoire des vidéos de Soral :

La logorrhée pour assommer

Alain Soral parle. Beaucoup. Ses vidéos sont longues, plusieurs dizaines de minutes. Il parle. Il enchaîne. Il l’assume d’ailleurs en mettant souvent en avant son Logos comme arme (il le dit lui-même). Cette abondance de parole ne permet pas la distance critique, ou le temps de la réflexion. Soral parle beaucoup, et souvent de la même chose sous des angles d’abord variés mais au fond invariant. Sous la masse de mots, il est alors difficile de mettre en oeuvre son esprit critique. L’oralité est d’ailleurs très importante : Soral a l’air énervé, ou enthousiaste, ou encore pensif selon les cas. Bref, il mobilise l’émotion de la conversation en direct, sans permettre l’interjection ou l’interruption qui arriverait en face-à-face.

En effet, Soral parle seul. Il prétend discuter mais il impose son discours à un auditoire totalement passif. L’illusion de la discussion de comptoir disparaît quand on se rend compte qu’aucune interaction n’est possible, aucune question directe. On se retrouve avec un effet d’aliénation à la discussion similaire à celui produit par la télévision : on écoute, de façon plus ou moins attentive, et sans décortiquer ce qu’on entend pour y répondre. Au final, c’est celui qui parle qui doit avoir raison.

La conférence filmée pour supprimer l’interaction

Malgré les références livresques constantes de Soral, l’exposition des thèses dans une vidéo « conférence » produit un effet radicalement différent de l’exposition dans un livre. Mes discussions sur le sujet avec pas mal de monde montrent d’ailleurs que beaucoup de fans de Soral lisent peu, ou lisaient peu avant de le connaître. Le medium vidéo et sa passivité sont fondamentaux dans l’intérêt porté au propos, et dans la moutonnisation de son auditoire.

Exposées à l’écrit, ses thèses auraient plus de mal à convaincre un non « préparé » : chaque mot complexe ou sans signification grand public demanderait à être expliqué, ferait buter le lecteur. En vidéo, un concept trop compliqué est simplement éludé, on écoute distraitement et on raccroche lors de la séquence suivante. En ce sens la vidéo devient un medium de propagande très efficace, même pour des concepts qu’on aurait a priori plutôt popularisé par un essai.

A ceux qui vont rétorquer que Soral publie des essais, je vais simplement répondre que leur mode de diffusion même fait qu’ils ne tombent qu’entre les mains de personnes sensibilisées par les vidéos, et déjà familières à la plupart des concepts mobilisés dans les écrits. La résistance initiale est dépassée.

Le name-dropping et la position du prof

Ces livres permettent d’ailleurs d’asseoir la position « intellectuelle » du personnage et donc son ascendant sur ses fans, son statut de mentor, de prof. Position qu’il entretient soigneusement à grands coups de références, de vidéos courtes sur des ouvrages divers, de name-dropping. Il est indéniable que l’homme est cultivé, mais il est bien plus douteux qu’il utilise les références qu’il cite conformément à ce que racontent les auteurs cités. Face à un public qui a priori lit peu, faire dire n’importe quoi à n’importe quel théoricien est assez facile, et aide à renforcer un discours par ailleurs contestable.

L’effet « radio »

Les vidéos simplistes ne donnent rien à voir. La logorrhée donne beaucoup à entendre. La longueur du propos pousse à le mettre en toile de fond, comme une station de radio. C’est une façon d’écouter ultra passive, et pernicieuse, car on retient alors les idées force, sans s’attarder et sans même y réfléchir. On n’exerce donc pas son esprit critique sur le propos ainsi reçu. Cet effet est probablement moindre que les précédents dans le système d’abolition des résistances critiques de l’audience des vidéos de Soral, mais fait également partie des facteurs de leur efficacité.

On se rend compte en fait que tout est fait dans le dispositif vidéo pour rendre l’audience passive et incapable d’exercer son esprit critique sur le propos de Soral. Cela est difficile à concevoir comme outil politique pour un esprit de gauche, car la participation et l’activité de chacun sont au coeur de notre projet politique. En revanche, le caractère passif correspond bien aux diverses idéologies droitières synthétisées par Soral, qui ont comme point commun la place du guide, du chef, et l’absence de contradiction de la base.

Le dispositif de propagande se retrouve complété par le fonctionnement même du web social et des algorithmes de recommandation (sur youtube, sur facebook, sur google), enfermant le nouveau convaincu avide de recherches dans un univers borné.

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Une réflexion sur “Un système de propagande en ligne : la vidéo

  1. Soral a réhabilité la figure du polémiste de l’entre-deux-guerres, qui mélange demi-vérité, rumeurs, attaques personnelles, discours pseudo-scientifique, filant la métaphore sur tout et n’importe quoi, avec une aisance dans le langage et un sens de la provocation qui fait le bonheur des internautes qui en ont marre de la lange de bois. Le problème, c’est qu’il reprend tous les thèmes antisémites du 19eme (France juive de Drumont) et la littérature révisionniste de l’après-guerre, en réactualisant tout ça avec une pincée de marxisme de comptoir et bénéficiant du ressentiment des vaincus de la crise.

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