Cri du coeur – Arrêtons d’être réactionnaires.

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Réactionnaire : qui réagit, se rattache à un ordre passé face aux évènements.

Un des moteurs de la gauche, comme toute opposition politique, c’est l’indignation. L’indignation a des vertus certaines, elle attise notre sens moral, nous rappelle qu’il y a des choses inacceptables. Le petit livre de Stéphane Hessel montre d’ailleurs que l’indignation est un sentiment très partagé.

Toutefois, cela pose plusieurs problèmes :

1 – l’indignation n’est pas une posture politique suffisante. Bien entendu, nos partis ont tous des programmes tournés vers l’avenir, chacun à leur manière (je passe sur les querelles de la gauche quant aux détails), et pourtant, nos mobilisations sont toujours « contre ». L’époque est marquée par une offensive intense de la droite néolibérale (et de la « gauche » néolibérale également) qui nous pousse dans nos retranchements, réduits à toujours crier contre ceci ou cela, à tenter de sauver tel ou tel principe.

2 – Il est quasiment impossible de fédérer des indignations diverses pour elles-mêmes, comme on peut le constater avec le développement d’une forme de revendication exopolitique qui part d’indignations partagées (antiracisme, antisexisme, etc) pour aboutir à des revendications quasiment personnelles, juxtaposées et souvent concurrentes (on verra ici les préoccupations exclusives de mouvements de victimes, le communautarisme du Parti des Indigènes de la République ou encore la capacité d’un Soral à récupérer des indignations sociales et culturelles en les tournant vers la haine des juifs)

3 – Si on se borne à s’indigner, il est alors trop facile pour nos adversaires de nous accuser d’aller contre l’histoire, d’être réactionnaires, passéistes, de refuser le dynamisme de la vie.

 Porter nos idées plus que notre colère

Il devient alors capital de ne plus se contenter de s’indigner. Certes, nos organisations proposent des projets politiques élaborés, mais qu’en sort-il dans notre façon de discuter au quotidien ? Dans ce qu’on montre sur les réseaux ? Sur notre façon de nous opposer ? Nous parlons beaucoup de ce qui nous choque, mais nettement moins de ce que nous voulons concrètement. Nous parlons beaucoup de nos adversaires, moins de ce qu’on veut faire. Nous parlons beaucoup de nos différences de chapelles, moins de ce qui nous unit dans la lutte et dans la vision politique.

En résumé, nous sommes en permanence dans la confrontation mais assez peu sur la concurrence idéologique. Alors certes, le principe de concurrence en soi est problématique, mais il est adapté ici : c’est à qui réussira à faire valoir son idée, devant l’idée de l’autre parti. Or, ce n’est pas en démontant systématiquement l’idée adverse que l’on peut convaincre du bien-fondé de nos propres solutions, car nous ne les exposons jamais. Regardez les partis au pouvoir ou en passe d’y être : passent-ils leur temps à dire que les autres ont tort ? Non. Ils disent « Nous avons raison, nous avons la solution ». Nous ne le faisons pas, ou pas assez.

Ce chantier est fondamental, et est pour le moment surtout porté par les organisations (dont c’est le boulot, ca tombe bien), mais c’est une petite révolution sociologique que nous devons nous imposer, afin de devenir, tous, militants et sympathisants, ceux qui proposent, et plus seulement ceux qui s’opposent. Plus nous avons une vision politique radicale, plus il est indispensable d’en parler, de la vulgariser, de la mettre en rapport avec ce qui existe aujourd’hui et ce qui a existé hier, de la faire connaître.

Ne laissons pas le monopole de la « proposition » aux libéraux.

 

 

Tous propagandistes : créer l’inondation.

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Structurellement, Internet, dans sa structure, est une représentation typique de la société neolibérale : organisation décentralisée, très résiliente mais également très faible vis à vis des tentatives d’hégémonie, que ce soit au niveau commercial (google, facebook & co) ou au niveau des paroles portées sur le réseau (extrême droite, dépolitisation, « fait-diversisme »).

Dans ce genre de structure interactionnelle, deux types de capitaux non financiers sont fondamentaux : le temps, et les compétences d’utilisation. L’apport du capital financier est ici d’acheter du temps et des compétences pour produire (= embaucher des techniciens, que ce soit des ingénieurs ou des spécialistes du marketing) sa présence en ligne.

Sans capital financier, nous pouvons néanmoins avoir une action sur la parole portée sur le réseau, par l’inondation, autrement dit ce que les vieux briscards du web connaissent sous le nom de « flood ».

Le flood, c’est l’occupation systématique et forcenée du terrain, Internet devant être vu ici comme un espace : il a une géographie (les différents « lieux » de réseaux sociaux et sites internet) et une temporalité (nos timelines, flux d’actualité toujours renouvelés progressivement transformés en archive). Il a même une histoire, à laquelle on peut accéder grâce aux moteurs de recherche, d’une certaine façon.

Ami militant, voici ton nouveau meilleur copain. Avec lui, tu pourras filmer des manifs, les photographier, les relater en direct, informer sur la répression, relayer des infos et des analyses en 3 geste du pouce.

Tous producteurs de contenu, tous relais

Le mot même de « flood » ou d’inondation porte son propre programme. Il s’agit d’occuper le terrain par tous les moyens possibles, collectivement (cf mon précédent article sur les medias) et individuellement. Concrètement, cela signifie produire du contenu militant dès que l’opportunité se présente, et relayer du contenu militant autant que possible, dans la limite toutefois de l’audience que l’on a. On ne diffusera pas de la même façon sur un compte twitter spécifiquement militant, sur un blog ou sur une page facebook personnelle.

Toutefois, il s’agit d’une habitude à prendre : partout ou on souhaite émettre une opinion, il faut penser à rendre cette expression militante : y ajouter une source, remettre en contexte, verser dans la caricature, la blague ou le troll… L’unique objectif : que l’opinion de gauche ne passe pas inaperçue.

Certains objecteront que créer des contenus c’est compliqué. C’est à la fois vrai et faux. Ecrire un article de blog c’est compliqué, mais commenter une publication facebook ne l’est pas. Faire une vidéo politique ou un reportage c’est compliqué, mais envoyer des instagram depuis les manifs ou les actions militantes ou l’on se trouve, c’est facile. Et ainsi de suite, la seule limite c’est l’imagination et le temps de chacun.

Apprendre à utiliser les outils

Bien entendu, ce dont je parle nécessite un certain nombre de compétences, mais ce n’est pas une limite, pour deux raisons :

  • Certaines compétences sont communes à la plupart des utilisateurs d’Internet
  • Les autres peuvent s’apprendre gratuitement pour une grande partie, avec du temps et de l’envie

Pour devenir vraiment efficaces collectivement, il faudra prendre en compte ces compétences et se former massivement aux outils simples mais incontournables que sont la création d’un blog, l’utilisation de youtube, instagram, facebook, twitter et autres services utiles. La formation aux outils inclue aussi une formation aux pratiques sociales qui y sont liées, car l’impact ne sera réel que si la parole que nous voulons porter passe pour naturelle et non forcée ou faite d’éléments de langage.

Mais ne pas être lourdingues, admettre la conversation

Le compte de Besanscenot (géré par le porte parolat NPA) n'est PAS un bon exemple.

Le compte de Besanscenot (géré par le porte parolat NPA) n’est PAS un bon exemple. Qui voudrait écouter un robot ?

Cela m’amène vers un dernier point, peut-être le plus important : ne pas être exogène, ne pas passer pour un militant chiant, mais bel et bien montrer que les valeurs et les options politiques que nous incarnons émanent naturellement dans tous nos discours et nos pratiques. C’est là un gros effort à faire pour chacun, de déterminer quand il faut ou quand il ne faut pas faire du militantisme explicite. Quand il est possible de convaincre des gens dans une conversation, quand il faut prendre plus de temps. Tout cela relève d’une habitude de pratique qu’il faut atteindre, au risque de se faire blacklister comme militant pas drôle, ce qui anéantirait la portée de ce qu’on poste.

Admettre la conversation, c’est aussi ne pas hésiter à créer du collectif parmi ses connaissances et ses amis autour de conversations ou de mini projets, la capacité à faire venir des gens sur notre terrain idéologique par ce biais est souvent sous-estimée. Demander un coup de main à un ami pour relire un texte ou peaufiner une image ou une blague peut, par petites touches, l’amener à s’impliquer et à devenir un relais à son tour. L’effet de réseau typique d’Internet peut ici jouer à plein pour développer l’audience de nos options politiques.

Au delà : le flood artificiel et l’industrie du commentaire

Toutefois, cette étape du flood manuel ou authentique n’est qu’une partie du contrôle du terrain. Partie indispensable car permettant de réellement toucher les personnes avec lesquelles on interagit, mais insuffisante en termes de volume. Or, le volume est une clé de succès dans toute entreprise de propagande en ligne, car il asseoit la légitimité du propos auprès des outils (recherche google, timeline facebook…) et crée également un effet d’opinion dont les journalistes et les medias mainstream vont ensuite tenir compte. C’est la méthode précisément employée par l’extrême droite pour faire croire qu’elle détient une large hégémonie politique dans l’opinion. Les sondages à 98% de votes racistes ou sarkozystes tiennent de cette industrie du flood. Les commentaires des sites d’info en ligne également.

Il nous faudra également travailler sur de tels outils, avec les camarades informaticiens, pour fournir ces outils automatisés aux militants moins calés sur la technique.

Au boulot !

Reconquérir le web : Reconstruire nos médias

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On l’a vu dans les deux articles précédents, Internet, loin d’être un espace plat et complètement ouvert, est un espace public dans lequel il y a des techniques de propagande à l’oeuvre. Elles ne sont pas nécessairement très coûteuses monétairement, mais elles nécessitent un investissement en temps et en compétences non négligeable. Les racistes de tous poils (que ce soit sous la bannière de Soral, Dieudonné ou fdesouche) mettent à l’oeuvre de telles techniques depuis bientôt plus d’une dizaine d’années.

Nous avons un grand retard en la matière, et il est grand temps de le combler. Deux facettes et deux temps composent le chemin que nous avons à parcourir : Recréer nos médias, à un niveau collectif et adapté à l’époque, permettra ensuite une meilleure action individuelle de chacun dans son militantisme (ne serait-ce qu’envers ses connaissances).

Internet est un terrain de militantisme

Distribuer un tract sur facebook ? Pas évident.

Militer « dehors », la gauche sait le faire depuis un siècle et demi : tracts, affiches, journaux, manifestations, blocages, actions coup-de-poing, trouver les gens à la sortie des usines, faire de l’agit-prop…

En revanche, elle n’a jamais achevé sa prise de conscience de la critique des medias, aboutissant à un rejet quasiment épidermique de l’audiovisuel et, par la suite, d’Internet, au lieu de pousser la question jusqu’au stade suivant : comment faire avec les medias devenus incontournables ?

Certes, le principe d’un média est d’éditorialiser, et donc d’une certaine façon de censurer. On sait aussi depuis les situationnistes et plus récemment Chomsky et Bourdieu que les médias sont à la solde du capital de façon structurelle et déformeront toujours nos propos. Certains en ont tiré la conclusion hâtive qu’il fallait rester hors du champ des médias. Si cela était déjà discutable pendant le règne de la télévision, cela devient complètement aberrant à l’ère d’Internet, pour une raison structurelle toute simple : Internet, en tant qu’espace de communication multidimensionnel (plat entre site, profond dans l’organisation temporelle des réseaux sociaux), donne l’opportunité de recréer nos propres médias.

Recréer nos propres médias, avec un budget très faible par rapport aux autres médias ET par rapport à l’audience potentielle. Cela permet de contourner la limitation fondamentale des médias dominants : la nécessité du capital pour lancer un journal ou une chaîne de télévision.

Que Faire ?

Maintenant qu’il est établi que nous ne pouvons pas faire l’impasse du militantisme en ligne, que faire ? Il existe une variété énorme d’actions possibles, individuellement et collectivement. Un premier élément fondamental, la pierre angulaire, c’est de recréer nos médias, sur une base large. A l’extrême droite, deux acteurs dominent : fdesouche et Egalité & Réconciliation. Ces deux sites, extrêmement visités, cherchent à rassembler leur camp par delà les petits clivages, en recentrant sur des valeurs simples et fédératrices de leur bord politique.

A gauche, qu’avons-nous ? Nous avons l’Humanité, dont la version en ligne est déplorable. Nous avons quelques bons sites de presse (streetpress, Basta), mais rien de profondément militant et fédérateur. La propagande contre nos idées est telle que nous ne pouvons pas nous contenter de l’exposition des faits par les journaux : il faut industrialiser notre information, compiler les faits qui nous donnent raison, exposer en permanence NOS thèses sur l’actualité et la ramener aux problèmes structurels du capitalisme. Cela peut sembler vain, mais c’est cette constance qui a permis aux idées frontistes de ré-émerger dans le débat public. Ils ont mis 10, 20 ans pour y arriver, à force de tout ramener aux étrangers ou à la faiblesse du pouvoir. A nous de tout ramener aux structures du capitalisme, aux inégalités, au rapport salarial, et de le faire tout le temps, de faire masse. Allez faire un tour sur fdesouche, vous serez frappés par l’impression de cohérence qui se dégage de cette masse d’informations diverses relayées en permanence.

Recréer des médias de gauche actifs et non affiliés à une organisation permet de donner une base arrière au militantisme en ligne : fourniture d’infos, point de ralliement symbolique, organisation de campagnes de propagande… Tout cela demande du temps et des compétences, mais nous les avons ! Il faut simplement sortir de nos réflexes de division et d’impuissance pour s’y mettre.

Il existe un grand nombre de blogs de gauche actifs, individuels, certains collectifs, mais chacun dans leur coin, peu actifs, face au torrents continus d’informations déversés par la « réinformation » fasciste. Nous devons nous fédérer et passer à la même échelle industrielle si nous voulons reprendre pied.

Mon propos n’est pas de cracher sur les blogs individuels, beaucoup sont de grande qualité et leurs auteurs des gens précieux, mais la force de la gauche n’est-elle pas de montrer que la mutualisation est plus forte que le capital ? Le dire en slogans c’est une bonne chose, l’appliquer au delà de nos chapelles, c’est bien mieux.

Comment faire ?

Analyser et utiliser les formes de communication les plus efficaces

Nous avons, en tant que militants d’une gauche qui a toujours voulu s’associer à la science pour le progrès, tendance à penser que la raison vainc les affects. L’hégémonie culturelle néolibérale nous démontre chaque jour le contraire. Dans ce cas, nous ne devons avoir AUCUN scrupule à utiliser les affects pour faire passer notre message central et nos valeurs.

Concrètement, cela signifie que si faire passer un message nécessite de faire une vidéo sur youtube plutôt qu’un texte, alors il faut faire une vidéo. Et aucune objection ne sera acceptée. Les questions sont simples : comment s’adresser à ceux que nous visons de la manière la plus efficace possible ? Une bonne partie de la jeunesse ne lit plus, et la légitimité « assertive » tient maintenant plus dans l’image que dans le texte. Alors utilisons l’image ! Cela est valable également pour d’autres formes de communication : graphiques, caricatures, invectives, trolling, polémique… Avons-nous les moyens de faire la fine bouche ? Non.

Mutualiser les compétences et le temps

La presse mainstream et les groupes réactionnaires ont des apports en capitaux importants pour faire tourner leurs médias. Ces capitaux servent essentiellement à payer des gens, que ce soit ouvertement, comme Dassault et le Figaro, ou de façon plus discrète entre les partis d’extrême droite et l’équipe centrale de fdesouche.

De cet état de fait, il y a deux conclusions à tirer :

  • la première, c’est qu’ils ont plus de moyens que nous, et que cela rendra la tâche ardue.
  • la seconde, c’est que nous avons des compétences et du temps mobilisables sans capital, et que l’apport du capital en termes de machines ou autres moyens techniques est très faible quand on parle de création en ligne.

C’est là que la mutualisation prend tout son sens. Dans un monde idéal, cette mutualisation serait le fruit des organisations politiques et syndicales, au delà des chapelles et du journal interne. Hélas, ce n’est pas le cas. Il nous faut donc agir en dehors de ces organisations, mais collectivement.

Pourquoi perdre du temps à chacun maintenir notre blog ? Si un camarade informaticien souhaite le faire, alors créons une plateforme en commun et que chacun y trouve sa place : les écrivains écriront plus, les techniciens trouveront des services à rendre pour améliorer l’outil, les acharnés des réseaux sociaux feront de la diffusion… Chacun pourra se rendre utile en y investissant moins d’énergie que s’il était seul, et par là nous pourrons en faire plus, avec peu de moyens.

Se débarrasser des cicatrices encombrantes

Dans cette entreprise de refondation, il y a un dernier point qui me tient à coeur : nous sommes au XXIe siècle. A ce titre, même si les analyses marxistes sont toujours cruellement d’actualité, nous devrions sérieusement songer à sortir de nos habitudes en termes de parole et de communication, et en particulier à nous débarrasser de nos cicatrices. Nous devons assumer l’héritage du mouvement ouvrier, mais sans tomber dans le folklore. Comme on le dit en anthropologie, une culture qui se fige en folklore meurt. Alors ne nous figeons pas. Trouvons les mots qui correspondent à l’époque pour parler à tous et à la variété des situations. Si une couleur, un logo ou un terme fait détourner le regard aux gens que l’on aimerait convaincre, laissons-le de côté plutôt que d’accuser l’époque ou la bêtise des gens ! Le libéralisme, le fascisme n’ont pas hésité à se travestir pour s’imposer, alors mettre un peu de maquillage sur notre propagande ne fera de mal à personne.

Propagande en ligne : chacun dans sa bulle

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Cet article est la suite logique de mon précédent billet sur le dispositif vidéo d’Alain Soral. J’y ai détaillé le dispositif vidéo du personnage sur youtube.

Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en afrique.

« Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en Afrique. » – Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook

Face aux conspirationnistes et autres soraliens, je vois beaucoup de progressistes qui s’arrachent les cheveux sur l’air suivant : « Comment font-ils pour croire à ces salades ? On peut pourtant trouver toute l’information pour les démentir en deux clics sur Google ! »

Mauvaise nouvelle, c’est faux.

Sur la recherche Google de JohnGwendal engagé à gauche, oui, on trouvera les informations pour le démentir. Sur la recherche google de Bob le soralien, en revanche, on trouvera des informations qui corroborent le discours de la « dissidence ».

Screenshot - il n'y a pas de recherche google standard

Même profil, même lieu, centres d’intérêts différents : google différent.

On appelle ca une bulle de filtre, ou encore bulle d’information. J’irai même jusqu’à parler de bulle sociale pour y inclure les conversations avec les convaincus. C’est un phénomène connu des praticiens d’internet, mais peu visible du grand public. Si on veut conquérir l’espace en ligne, alors nous devons le comprendre, apprendre à le neutraliser, voire à le manipuler.

Mon objectif n’est pas de simplement expliquer et dénoncer, mais d’expliquer pour donner des outils militants. Alors comprenez ces logiques, assimilez-les, et utilisez-les !

Un peu d’analyse : la bulle d’information

C’est un phénomène assez connu des praticiens du web : les recherches google, le flux d’information de facebook, les recommandations youtube…. Tout cela est personnalisé selon l’historique de vos recherches, des vidéos vues, des liens sur lesquels vous cliquez. Le but, à la base, est de vous proposer le contenu le plus susceptible de vous plaire.

Un peu de logique amène assez rapidement à constater un effet pervers : si on ne voit que ce qui est susceptible de nous plaire, alors le réel n’a plus de prise : on ne voit plus ce qui va a l’encontre de nos convictions ou de nos croyances, la réalité elle-même s’efface derrière les fragments conformes à notre propre pensée.

Je vais le dire simplement : c’est dangereux.

Alors on peut hurler sur google et facebook, mais dans l’immédiat ca n’apporte pas grand chose. Dans un premier temps, on va essayer de comprendre en quoi ca nous concerne en tant que militants politiques, et comment en tenir compte.

Première étape, regardez cette vidéo d’Eli Pariser, le type qui a popularisé ce concept de bulle d’information. C’est en anglais mais sous-titré, et complètement explicite.

Vous y voyez plus clair ? Cet effet de bulle peut mener à se retrouver totalement coupé de l’information objective, d’une part, et de la contradiction, d’autre part. C’est précisément ce qui arrive quand vous vous étonnez de voir des captures d’écran de facebook contenant des propos de gros racistes alors que vous ne voyez jamais cela parmi vos amis.

Voici une petite explication en trois facteurs sur la façon dont cet effet profite à la propagande de Soral et Dieudonné.

Premier facteur : les recherches personnalisées (sur google)

Comme expliqué dans le précédent article, le soralien est quelqu’un de curieux. Face à sa nouvelle découverte, il va faire de nombreuses recherches. Chaque recherche va clore un peu plus la bulle.

J’ai fait un test rapide avec mon propre compte : pour la même recherche « mélenchon » j’ai procédé comme suit :

  • une première recherche en étant connecté à mon compte google, et avec les options d’historique de recherche actives (par défaut, vous pouvez les désactiver)
  • une seconde recherche déconnecté, et en ayant désactivé l’historique des recherches non connecté (oui, vous m’avez bien lu, google archive même hors connexion).

Les résultats sont légèrement différents, pour un même ordinateur, à deux minutes d’intervalle.

la même recherche connecté à google ou non : des résultats différents

Même recherche, même PC, connecté à gmail ou déconnecté : même le nombre de résultats est différent !

Avec des résultats déjà variables pour une même IP et un historique comparable, imaginez avec des historiques différents… Google nous propose l’information qui est susceptible de nous plaire. Difficile de se remettre en question dans un tel contexte.

Second facteur : la popularité (sur youtube)

Un des rares facteurs qui permet à un contenu de traverser les bulles d’information, c’est la popularité. Youtube propose les vidéos les plus populaires, facebook de même. C’est là que le bât blesse : l’activisme et l’absence de contradiction envers Soral et Dieudonné a donné à leurs vidéos une audience forte, et quantifiée en centaines de milliers de vues sur youtube. Ces vues sont l’aiguille qui permet aux vidéos de franchir les parois des bulles. Dès qu’on visionne des vidéos politiques ou économiques sur le site de vidéo en ligne, on se retrouve avec Dieudonné ou Soral en suggestion. C’est ce qui dirige nombre de curieux vers la galaxie « dissidente ».

Faites un test simple : une recherche youtube sur le terme « politique ». Ou visionnez des vidéos de politiques et d’économistes alternatifs. Rapidement vous verrez une suggestion vers Dieudonné ou Soral. Ces suggestions proviennent de la popularité des vidéos : sur une même thématique, ce sont les vidéos les plus populaires qui seront mises en avant. Avantage à Soral, Dieudonné et autres Lepen sur ce point.

Troisième facteur : la bulle sociale (sur facebook)

Un dernier facteur est important : l’impression d’unanimité généré par la bulle sociale : en ligne comme dans la vie, chacun vit dans un milieu social spécifique. La différence, c’est qu’en ligne, vous ne décidez pas explicitement de qui vous croisez ou non, facebook décide à votre place. Eli Pariser l’illustre dans sa conférence : vos amis ou connaissances avec qui vous partagez peu de points communs en ligne sont masqués au profit de ceux avec qui vous débattez et qui tendent à voir le même avis que vous. Cela renforce une illusion, celle de l’unanimité et du « bon sens ».

Si vous êtes de gauche, vous verrez surtout les posts de vos amis de gauche sur Facebook. Si vous êtes de droite, pareil. Si vous êtes conspi, encore pareil. D’après les liens sur lesquels vous cliquez, les mots que vous utilisez, facebook affine ce qui est montré ou non dans votre fil d’actualités, afin de ne rien vous proposer de « choquant ». On en arrive à un effet d’unanimisme, où l’on croit que :

Tous mes amis pensent comme moi, donc je dois avoir raison !

Chacun se retrouve alors conforté dans son opinion et ne voit plus les opinions adverses. Pire, il ne voit pas non plus les faits bruts qui pourraient le sortir de son cadre, s’ils sont relayés par des gens extérieurs à sa bulle.

Pour aller plus loin

Nous avons tous intégré la critique des medias et le fait qu’une information est toujours éditorialisée quand elle paraît dans un media. En revanche, nous avons encore du mal à réaliser que Facebook, la recherche Google, Youtube sont des medias, au sens propre : un intermédiaire entre l’information et nous.

Cet intermédiaire n’a pas de visage comme le JT de TF1, mais il a une politique éditoriale, pas forcément basée sur les opinions de l’équipe de Google ou Facebook (du moins pas frontalement), mais basée sur la détermination de vos goûts et de vos attentes au travers d’un tracking permanent.

De ce fait, l’information trouvée en ligne est toujours éditorialisée, de la façon la plus brutale qui soit : l’information qui peut vous choquer ou vous déplaire sera toujours invisible et ne peut vous parvenir QUE par un autre humain, jamais par la recommandation en ligne, sauf effets de popularité (cf le paragraphe consacré à youtube plus haut).

L’extrême droite s’est emparée, consciemment ou non, de ces effets depuis bien longtemps, et colonise la parole politique visible en ligne. Nous devons assimiler ces mécanismes, les comprendre, pour les utiliser à notre tour, car l’enjeu d’Internet c’est celui des générations politiques à venir, générations plus indécises que jamais car très dépolitisées. Dans ce cadre, c’est à celui qui les atteindra le premier et le plus fort que reviendra leur voix. Pour l’instant, nous n’y sommes pas.

Un système de propagande en ligne : la vidéo

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France, 2013 : toujours plus de vues sur les vidéos de Soral, la quenelle se répand et la gauche, paumée, se demande pourquoi. Il existe sans aucun doute un ensemble d’explications politiques et sociales, mais un aspect est toujours occulté faute de compréhension : le dispositif de communication des idées. Le comprendre est extrêmement important si on veut porter la contradiction et se battre pour la visibilité de nos propres idées.

Dieudonné et Soral, 2 portes d’entrée pour des publics différents

La première chose à comprendre, c’est que Soral ou Dieudonné ne sont pas isolés. Ils ont formé leur galaxie en ligne, et cet effet est très important. Il permet de capter des publics différents, par des moyens qui parlent aux uns ou aux autres. Dieudonné apporte, par ses provocs et son côté spectacle, un public qui n’irait jamais regarder les heures de logorrhée de Soral, et qui cherche seulement l’exutoire simple et « bon enfant » des blagues de mauvais goût. L’autre côté de la médaille, Soral et ses vidéos : longues, minimalistes et chargées de discours soi-disant intellectuel, elles attirent une frange de personnes curieuses, qui se défient du système politico-économique en place mais ne savent pas où chercher une explication. Ces personnes ont besoin de comprendre la marche du monde, et Soral prétend la leur expliquer.

Le tandem marche comme un dispositif de captation de public bien rôdé et permettant de ratisser assez large, aussi il ne sert à rien de s’opposer à l’un et pas à l’autre : ils ne sont que deux facette du même dispositif de communication idéologique.

Dans la suite, je vais me concentrer sur les vidéos de Soral, phénomène assez mal compris par la plupart des militants de gauche, qui se retrouvent désarmés pour porter la contradiction.

La passivité comme arme : transformer un curieux en mouton

Tout d’abord, il faut rappeler un fait ignoré de beaucoup d’opposants à Soral le politicien : par le passé, Il a eu un petit succès d’édition avec un bouquin titré « Sociologie du dragueur », dans lequel on trouve pour ainsi dire une méthode pratique de manipulation des individus (en l’occurrence les femmes). Dès le départ, Soral est un communiquant et maîtrise les interactions avec un sujet à subjuguer. On ne s’étonnera donc pas tellement de l’effet « gourou » qu’il peut susciter auprès de ses fans.

Revenons aux vidéos. Seul sur son canapé rouge, filmé en légère contre-plongée, l’air décontracté, la mise en scène des vidéos de Soral est à la fois minimaliste et efficace pour le placer dans une posture classique de « sachant ». Quand il « discute » avec son auditoire, c’est un professeur, un mentor plus qu’un ami.

Professeur Soral.

Professeur Soral.

Cela rebondit sur la construction du personnage en tant qu’intellectuel : il se présente comme essayiste, a monté sa petite maison d’édition, s’intéresse à une multitude de sujets et a un avis sur tout. En quelque sorte, Soral est un décalque en ligne des éditocrates qui pullulent sur nos plateaux télévisés.

Quatre points fondent pour moi le coeur du système de neutralisation des défenses intellectuelles de l’auditoire des vidéos de Soral :

La logorrhée pour assommer

Alain Soral parle. Beaucoup. Ses vidéos sont longues, plusieurs dizaines de minutes. Il parle. Il enchaîne. Il l’assume d’ailleurs en mettant souvent en avant son Logos comme arme (il le dit lui-même). Cette abondance de parole ne permet pas la distance critique, ou le temps de la réflexion. Soral parle beaucoup, et souvent de la même chose sous des angles d’abord variés mais au fond invariant. Sous la masse de mots, il est alors difficile de mettre en oeuvre son esprit critique. L’oralité est d’ailleurs très importante : Soral a l’air énervé, ou enthousiaste, ou encore pensif selon les cas. Bref, il mobilise l’émotion de la conversation en direct, sans permettre l’interjection ou l’interruption qui arriverait en face-à-face.

En effet, Soral parle seul. Il prétend discuter mais il impose son discours à un auditoire totalement passif. L’illusion de la discussion de comptoir disparaît quand on se rend compte qu’aucune interaction n’est possible, aucune question directe. On se retrouve avec un effet d’aliénation à la discussion similaire à celui produit par la télévision : on écoute, de façon plus ou moins attentive, et sans décortiquer ce qu’on entend pour y répondre. Au final, c’est celui qui parle qui doit avoir raison.

La conférence filmée pour supprimer l’interaction

Malgré les références livresques constantes de Soral, l’exposition des thèses dans une vidéo « conférence » produit un effet radicalement différent de l’exposition dans un livre. Mes discussions sur le sujet avec pas mal de monde montrent d’ailleurs que beaucoup de fans de Soral lisent peu, ou lisaient peu avant de le connaître. Le medium vidéo et sa passivité sont fondamentaux dans l’intérêt porté au propos, et dans la moutonnisation de son auditoire.

Exposées à l’écrit, ses thèses auraient plus de mal à convaincre un non « préparé » : chaque mot complexe ou sans signification grand public demanderait à être expliqué, ferait buter le lecteur. En vidéo, un concept trop compliqué est simplement éludé, on écoute distraitement et on raccroche lors de la séquence suivante. En ce sens la vidéo devient un medium de propagande très efficace, même pour des concepts qu’on aurait a priori plutôt popularisé par un essai.

A ceux qui vont rétorquer que Soral publie des essais, je vais simplement répondre que leur mode de diffusion même fait qu’ils ne tombent qu’entre les mains de personnes sensibilisées par les vidéos, et déjà familières à la plupart des concepts mobilisés dans les écrits. La résistance initiale est dépassée.

Le name-dropping et la position du prof

Ces livres permettent d’ailleurs d’asseoir la position « intellectuelle » du personnage et donc son ascendant sur ses fans, son statut de mentor, de prof. Position qu’il entretient soigneusement à grands coups de références, de vidéos courtes sur des ouvrages divers, de name-dropping. Il est indéniable que l’homme est cultivé, mais il est bien plus douteux qu’il utilise les références qu’il cite conformément à ce que racontent les auteurs cités. Face à un public qui a priori lit peu, faire dire n’importe quoi à n’importe quel théoricien est assez facile, et aide à renforcer un discours par ailleurs contestable.

L’effet « radio »

Les vidéos simplistes ne donnent rien à voir. La logorrhée donne beaucoup à entendre. La longueur du propos pousse à le mettre en toile de fond, comme une station de radio. C’est une façon d’écouter ultra passive, et pernicieuse, car on retient alors les idées force, sans s’attarder et sans même y réfléchir. On n’exerce donc pas son esprit critique sur le propos ainsi reçu. Cet effet est probablement moindre que les précédents dans le système d’abolition des résistances critiques de l’audience des vidéos de Soral, mais fait également partie des facteurs de leur efficacité.

On se rend compte en fait que tout est fait dans le dispositif vidéo pour rendre l’audience passive et incapable d’exercer son esprit critique sur le propos de Soral. Cela est difficile à concevoir comme outil politique pour un esprit de gauche, car la participation et l’activité de chacun sont au coeur de notre projet politique. En revanche, le caractère passif correspond bien aux diverses idéologies droitières synthétisées par Soral, qui ont comme point commun la place du guide, du chef, et l’absence de contradiction de la base.

Le dispositif de propagande se retrouve complété par le fonctionnement même du web social et des algorithmes de recommandation (sur youtube, sur facebook, sur google), enfermant le nouveau convaincu avide de recherches dans un univers borné.