Propagande en ligne : chacun dans sa bulle

Par défaut

Cet article est la suite logique de mon précédent billet sur le dispositif vidéo d’Alain Soral. J’y ai détaillé le dispositif vidéo du personnage sur youtube.

Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en afrique.

« Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en Afrique. » – Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook

Face aux conspirationnistes et autres soraliens, je vois beaucoup de progressistes qui s’arrachent les cheveux sur l’air suivant : « Comment font-ils pour croire à ces salades ? On peut pourtant trouver toute l’information pour les démentir en deux clics sur Google ! »

Mauvaise nouvelle, c’est faux.

Sur la recherche Google de JohnGwendal engagé à gauche, oui, on trouvera les informations pour le démentir. Sur la recherche google de Bob le soralien, en revanche, on trouvera des informations qui corroborent le discours de la « dissidence ».

Screenshot - il n'y a pas de recherche google standard

Même profil, même lieu, centres d’intérêts différents : google différent.

On appelle ca une bulle de filtre, ou encore bulle d’information. J’irai même jusqu’à parler de bulle sociale pour y inclure les conversations avec les convaincus. C’est un phénomène connu des praticiens d’internet, mais peu visible du grand public. Si on veut conquérir l’espace en ligne, alors nous devons le comprendre, apprendre à le neutraliser, voire à le manipuler.

Mon objectif n’est pas de simplement expliquer et dénoncer, mais d’expliquer pour donner des outils militants. Alors comprenez ces logiques, assimilez-les, et utilisez-les !

Un peu d’analyse : la bulle d’information

C’est un phénomène assez connu des praticiens du web : les recherches google, le flux d’information de facebook, les recommandations youtube…. Tout cela est personnalisé selon l’historique de vos recherches, des vidéos vues, des liens sur lesquels vous cliquez. Le but, à la base, est de vous proposer le contenu le plus susceptible de vous plaire.

Un peu de logique amène assez rapidement à constater un effet pervers : si on ne voit que ce qui est susceptible de nous plaire, alors le réel n’a plus de prise : on ne voit plus ce qui va a l’encontre de nos convictions ou de nos croyances, la réalité elle-même s’efface derrière les fragments conformes à notre propre pensée.

Je vais le dire simplement : c’est dangereux.

Alors on peut hurler sur google et facebook, mais dans l’immédiat ca n’apporte pas grand chose. Dans un premier temps, on va essayer de comprendre en quoi ca nous concerne en tant que militants politiques, et comment en tenir compte.

Première étape, regardez cette vidéo d’Eli Pariser, le type qui a popularisé ce concept de bulle d’information. C’est en anglais mais sous-titré, et complètement explicite.

Vous y voyez plus clair ? Cet effet de bulle peut mener à se retrouver totalement coupé de l’information objective, d’une part, et de la contradiction, d’autre part. C’est précisément ce qui arrive quand vous vous étonnez de voir des captures d’écran de facebook contenant des propos de gros racistes alors que vous ne voyez jamais cela parmi vos amis.

Voici une petite explication en trois facteurs sur la façon dont cet effet profite à la propagande de Soral et Dieudonné.

Premier facteur : les recherches personnalisées (sur google)

Comme expliqué dans le précédent article, le soralien est quelqu’un de curieux. Face à sa nouvelle découverte, il va faire de nombreuses recherches. Chaque recherche va clore un peu plus la bulle.

J’ai fait un test rapide avec mon propre compte : pour la même recherche « mélenchon » j’ai procédé comme suit :

  • une première recherche en étant connecté à mon compte google, et avec les options d’historique de recherche actives (par défaut, vous pouvez les désactiver)
  • une seconde recherche déconnecté, et en ayant désactivé l’historique des recherches non connecté (oui, vous m’avez bien lu, google archive même hors connexion).

Les résultats sont légèrement différents, pour un même ordinateur, à deux minutes d’intervalle.

la même recherche connecté à google ou non : des résultats différents

Même recherche, même PC, connecté à gmail ou déconnecté : même le nombre de résultats est différent !

Avec des résultats déjà variables pour une même IP et un historique comparable, imaginez avec des historiques différents… Google nous propose l’information qui est susceptible de nous plaire. Difficile de se remettre en question dans un tel contexte.

Second facteur : la popularité (sur youtube)

Un des rares facteurs qui permet à un contenu de traverser les bulles d’information, c’est la popularité. Youtube propose les vidéos les plus populaires, facebook de même. C’est là que le bât blesse : l’activisme et l’absence de contradiction envers Soral et Dieudonné a donné à leurs vidéos une audience forte, et quantifiée en centaines de milliers de vues sur youtube. Ces vues sont l’aiguille qui permet aux vidéos de franchir les parois des bulles. Dès qu’on visionne des vidéos politiques ou économiques sur le site de vidéo en ligne, on se retrouve avec Dieudonné ou Soral en suggestion. C’est ce qui dirige nombre de curieux vers la galaxie « dissidente ».

Faites un test simple : une recherche youtube sur le terme « politique ». Ou visionnez des vidéos de politiques et d’économistes alternatifs. Rapidement vous verrez une suggestion vers Dieudonné ou Soral. Ces suggestions proviennent de la popularité des vidéos : sur une même thématique, ce sont les vidéos les plus populaires qui seront mises en avant. Avantage à Soral, Dieudonné et autres Lepen sur ce point.

Troisième facteur : la bulle sociale (sur facebook)

Un dernier facteur est important : l’impression d’unanimité généré par la bulle sociale : en ligne comme dans la vie, chacun vit dans un milieu social spécifique. La différence, c’est qu’en ligne, vous ne décidez pas explicitement de qui vous croisez ou non, facebook décide à votre place. Eli Pariser l’illustre dans sa conférence : vos amis ou connaissances avec qui vous partagez peu de points communs en ligne sont masqués au profit de ceux avec qui vous débattez et qui tendent à voir le même avis que vous. Cela renforce une illusion, celle de l’unanimité et du « bon sens ».

Si vous êtes de gauche, vous verrez surtout les posts de vos amis de gauche sur Facebook. Si vous êtes de droite, pareil. Si vous êtes conspi, encore pareil. D’après les liens sur lesquels vous cliquez, les mots que vous utilisez, facebook affine ce qui est montré ou non dans votre fil d’actualités, afin de ne rien vous proposer de « choquant ». On en arrive à un effet d’unanimisme, où l’on croit que :

Tous mes amis pensent comme moi, donc je dois avoir raison !

Chacun se retrouve alors conforté dans son opinion et ne voit plus les opinions adverses. Pire, il ne voit pas non plus les faits bruts qui pourraient le sortir de son cadre, s’ils sont relayés par des gens extérieurs à sa bulle.

Pour aller plus loin

Nous avons tous intégré la critique des medias et le fait qu’une information est toujours éditorialisée quand elle paraît dans un media. En revanche, nous avons encore du mal à réaliser que Facebook, la recherche Google, Youtube sont des medias, au sens propre : un intermédiaire entre l’information et nous.

Cet intermédiaire n’a pas de visage comme le JT de TF1, mais il a une politique éditoriale, pas forcément basée sur les opinions de l’équipe de Google ou Facebook (du moins pas frontalement), mais basée sur la détermination de vos goûts et de vos attentes au travers d’un tracking permanent.

De ce fait, l’information trouvée en ligne est toujours éditorialisée, de la façon la plus brutale qui soit : l’information qui peut vous choquer ou vous déplaire sera toujours invisible et ne peut vous parvenir QUE par un autre humain, jamais par la recommandation en ligne, sauf effets de popularité (cf le paragraphe consacré à youtube plus haut).

L’extrême droite s’est emparée, consciemment ou non, de ces effets depuis bien longtemps, et colonise la parole politique visible en ligne. Nous devons assimiler ces mécanismes, les comprendre, pour les utiliser à notre tour, car l’enjeu d’Internet c’est celui des générations politiques à venir, générations plus indécises que jamais car très dépolitisées. Dans ce cadre, c’est à celui qui les atteindra le premier et le plus fort que reviendra leur voix. Pour l’instant, nous n’y sommes pas.

Publicités

Un système de propagande en ligne : la vidéo

Par défaut

France, 2013 : toujours plus de vues sur les vidéos de Soral, la quenelle se répand et la gauche, paumée, se demande pourquoi. Il existe sans aucun doute un ensemble d’explications politiques et sociales, mais un aspect est toujours occulté faute de compréhension : le dispositif de communication des idées. Le comprendre est extrêmement important si on veut porter la contradiction et se battre pour la visibilité de nos propres idées.

Dieudonné et Soral, 2 portes d’entrée pour des publics différents

La première chose à comprendre, c’est que Soral ou Dieudonné ne sont pas isolés. Ils ont formé leur galaxie en ligne, et cet effet est très important. Il permet de capter des publics différents, par des moyens qui parlent aux uns ou aux autres. Dieudonné apporte, par ses provocs et son côté spectacle, un public qui n’irait jamais regarder les heures de logorrhée de Soral, et qui cherche seulement l’exutoire simple et « bon enfant » des blagues de mauvais goût. L’autre côté de la médaille, Soral et ses vidéos : longues, minimalistes et chargées de discours soi-disant intellectuel, elles attirent une frange de personnes curieuses, qui se défient du système politico-économique en place mais ne savent pas où chercher une explication. Ces personnes ont besoin de comprendre la marche du monde, et Soral prétend la leur expliquer.

Le tandem marche comme un dispositif de captation de public bien rôdé et permettant de ratisser assez large, aussi il ne sert à rien de s’opposer à l’un et pas à l’autre : ils ne sont que deux facette du même dispositif de communication idéologique.

Dans la suite, je vais me concentrer sur les vidéos de Soral, phénomène assez mal compris par la plupart des militants de gauche, qui se retrouvent désarmés pour porter la contradiction.

La passivité comme arme : transformer un curieux en mouton

Tout d’abord, il faut rappeler un fait ignoré de beaucoup d’opposants à Soral le politicien : par le passé, Il a eu un petit succès d’édition avec un bouquin titré « Sociologie du dragueur », dans lequel on trouve pour ainsi dire une méthode pratique de manipulation des individus (en l’occurrence les femmes). Dès le départ, Soral est un communiquant et maîtrise les interactions avec un sujet à subjuguer. On ne s’étonnera donc pas tellement de l’effet « gourou » qu’il peut susciter auprès de ses fans.

Revenons aux vidéos. Seul sur son canapé rouge, filmé en légère contre-plongée, l’air décontracté, la mise en scène des vidéos de Soral est à la fois minimaliste et efficace pour le placer dans une posture classique de « sachant ». Quand il « discute » avec son auditoire, c’est un professeur, un mentor plus qu’un ami.

Professeur Soral.

Professeur Soral.

Cela rebondit sur la construction du personnage en tant qu’intellectuel : il se présente comme essayiste, a monté sa petite maison d’édition, s’intéresse à une multitude de sujets et a un avis sur tout. En quelque sorte, Soral est un décalque en ligne des éditocrates qui pullulent sur nos plateaux télévisés.

Quatre points fondent pour moi le coeur du système de neutralisation des défenses intellectuelles de l’auditoire des vidéos de Soral :

La logorrhée pour assommer

Alain Soral parle. Beaucoup. Ses vidéos sont longues, plusieurs dizaines de minutes. Il parle. Il enchaîne. Il l’assume d’ailleurs en mettant souvent en avant son Logos comme arme (il le dit lui-même). Cette abondance de parole ne permet pas la distance critique, ou le temps de la réflexion. Soral parle beaucoup, et souvent de la même chose sous des angles d’abord variés mais au fond invariant. Sous la masse de mots, il est alors difficile de mettre en oeuvre son esprit critique. L’oralité est d’ailleurs très importante : Soral a l’air énervé, ou enthousiaste, ou encore pensif selon les cas. Bref, il mobilise l’émotion de la conversation en direct, sans permettre l’interjection ou l’interruption qui arriverait en face-à-face.

En effet, Soral parle seul. Il prétend discuter mais il impose son discours à un auditoire totalement passif. L’illusion de la discussion de comptoir disparaît quand on se rend compte qu’aucune interaction n’est possible, aucune question directe. On se retrouve avec un effet d’aliénation à la discussion similaire à celui produit par la télévision : on écoute, de façon plus ou moins attentive, et sans décortiquer ce qu’on entend pour y répondre. Au final, c’est celui qui parle qui doit avoir raison.

La conférence filmée pour supprimer l’interaction

Malgré les références livresques constantes de Soral, l’exposition des thèses dans une vidéo « conférence » produit un effet radicalement différent de l’exposition dans un livre. Mes discussions sur le sujet avec pas mal de monde montrent d’ailleurs que beaucoup de fans de Soral lisent peu, ou lisaient peu avant de le connaître. Le medium vidéo et sa passivité sont fondamentaux dans l’intérêt porté au propos, et dans la moutonnisation de son auditoire.

Exposées à l’écrit, ses thèses auraient plus de mal à convaincre un non « préparé » : chaque mot complexe ou sans signification grand public demanderait à être expliqué, ferait buter le lecteur. En vidéo, un concept trop compliqué est simplement éludé, on écoute distraitement et on raccroche lors de la séquence suivante. En ce sens la vidéo devient un medium de propagande très efficace, même pour des concepts qu’on aurait a priori plutôt popularisé par un essai.

A ceux qui vont rétorquer que Soral publie des essais, je vais simplement répondre que leur mode de diffusion même fait qu’ils ne tombent qu’entre les mains de personnes sensibilisées par les vidéos, et déjà familières à la plupart des concepts mobilisés dans les écrits. La résistance initiale est dépassée.

Le name-dropping et la position du prof

Ces livres permettent d’ailleurs d’asseoir la position « intellectuelle » du personnage et donc son ascendant sur ses fans, son statut de mentor, de prof. Position qu’il entretient soigneusement à grands coups de références, de vidéos courtes sur des ouvrages divers, de name-dropping. Il est indéniable que l’homme est cultivé, mais il est bien plus douteux qu’il utilise les références qu’il cite conformément à ce que racontent les auteurs cités. Face à un public qui a priori lit peu, faire dire n’importe quoi à n’importe quel théoricien est assez facile, et aide à renforcer un discours par ailleurs contestable.

L’effet « radio »

Les vidéos simplistes ne donnent rien à voir. La logorrhée donne beaucoup à entendre. La longueur du propos pousse à le mettre en toile de fond, comme une station de radio. C’est une façon d’écouter ultra passive, et pernicieuse, car on retient alors les idées force, sans s’attarder et sans même y réfléchir. On n’exerce donc pas son esprit critique sur le propos ainsi reçu. Cet effet est probablement moindre que les précédents dans le système d’abolition des résistances critiques de l’audience des vidéos de Soral, mais fait également partie des facteurs de leur efficacité.

On se rend compte en fait que tout est fait dans le dispositif vidéo pour rendre l’audience passive et incapable d’exercer son esprit critique sur le propos de Soral. Cela est difficile à concevoir comme outil politique pour un esprit de gauche, car la participation et l’activité de chacun sont au coeur de notre projet politique. En revanche, le caractère passif correspond bien aux diverses idéologies droitières synthétisées par Soral, qui ont comme point commun la place du guide, du chef, et l’absence de contradiction de la base.

Le dispositif de propagande se retrouve complété par le fonctionnement même du web social et des algorithmes de recommandation (sur youtube, sur facebook, sur google), enfermant le nouveau convaincu avide de recherches dans un univers borné.