Reconquérir le web : Reconstruire nos médias

Par défaut

On l’a vu dans les deux articles précédents, Internet, loin d’être un espace plat et complètement ouvert, est un espace public dans lequel il y a des techniques de propagande à l’oeuvre. Elles ne sont pas nécessairement très coûteuses monétairement, mais elles nécessitent un investissement en temps et en compétences non négligeable. Les racistes de tous poils (que ce soit sous la bannière de Soral, Dieudonné ou fdesouche) mettent à l’oeuvre de telles techniques depuis bientôt plus d’une dizaine d’années.

Nous avons un grand retard en la matière, et il est grand temps de le combler. Deux facettes et deux temps composent le chemin que nous avons à parcourir : Recréer nos médias, à un niveau collectif et adapté à l’époque, permettra ensuite une meilleure action individuelle de chacun dans son militantisme (ne serait-ce qu’envers ses connaissances).

Internet est un terrain de militantisme

Distribuer un tract sur facebook ? Pas évident.

Militer « dehors », la gauche sait le faire depuis un siècle et demi : tracts, affiches, journaux, manifestations, blocages, actions coup-de-poing, trouver les gens à la sortie des usines, faire de l’agit-prop…

En revanche, elle n’a jamais achevé sa prise de conscience de la critique des medias, aboutissant à un rejet quasiment épidermique de l’audiovisuel et, par la suite, d’Internet, au lieu de pousser la question jusqu’au stade suivant : comment faire avec les medias devenus incontournables ?

Certes, le principe d’un média est d’éditorialiser, et donc d’une certaine façon de censurer. On sait aussi depuis les situationnistes et plus récemment Chomsky et Bourdieu que les médias sont à la solde du capital de façon structurelle et déformeront toujours nos propos. Certains en ont tiré la conclusion hâtive qu’il fallait rester hors du champ des médias. Si cela était déjà discutable pendant le règne de la télévision, cela devient complètement aberrant à l’ère d’Internet, pour une raison structurelle toute simple : Internet, en tant qu’espace de communication multidimensionnel (plat entre site, profond dans l’organisation temporelle des réseaux sociaux), donne l’opportunité de recréer nos propres médias.

Recréer nos propres médias, avec un budget très faible par rapport aux autres médias ET par rapport à l’audience potentielle. Cela permet de contourner la limitation fondamentale des médias dominants : la nécessité du capital pour lancer un journal ou une chaîne de télévision.

Que Faire ?

Maintenant qu’il est établi que nous ne pouvons pas faire l’impasse du militantisme en ligne, que faire ? Il existe une variété énorme d’actions possibles, individuellement et collectivement. Un premier élément fondamental, la pierre angulaire, c’est de recréer nos médias, sur une base large. A l’extrême droite, deux acteurs dominent : fdesouche et Egalité & Réconciliation. Ces deux sites, extrêmement visités, cherchent à rassembler leur camp par delà les petits clivages, en recentrant sur des valeurs simples et fédératrices de leur bord politique.

A gauche, qu’avons-nous ? Nous avons l’Humanité, dont la version en ligne est déplorable. Nous avons quelques bons sites de presse (streetpress, Basta), mais rien de profondément militant et fédérateur. La propagande contre nos idées est telle que nous ne pouvons pas nous contenter de l’exposition des faits par les journaux : il faut industrialiser notre information, compiler les faits qui nous donnent raison, exposer en permanence NOS thèses sur l’actualité et la ramener aux problèmes structurels du capitalisme. Cela peut sembler vain, mais c’est cette constance qui a permis aux idées frontistes de ré-émerger dans le débat public. Ils ont mis 10, 20 ans pour y arriver, à force de tout ramener aux étrangers ou à la faiblesse du pouvoir. A nous de tout ramener aux structures du capitalisme, aux inégalités, au rapport salarial, et de le faire tout le temps, de faire masse. Allez faire un tour sur fdesouche, vous serez frappés par l’impression de cohérence qui se dégage de cette masse d’informations diverses relayées en permanence.

Recréer des médias de gauche actifs et non affiliés à une organisation permet de donner une base arrière au militantisme en ligne : fourniture d’infos, point de ralliement symbolique, organisation de campagnes de propagande… Tout cela demande du temps et des compétences, mais nous les avons ! Il faut simplement sortir de nos réflexes de division et d’impuissance pour s’y mettre.

Il existe un grand nombre de blogs de gauche actifs, individuels, certains collectifs, mais chacun dans leur coin, peu actifs, face au torrents continus d’informations déversés par la « réinformation » fasciste. Nous devons nous fédérer et passer à la même échelle industrielle si nous voulons reprendre pied.

Mon propos n’est pas de cracher sur les blogs individuels, beaucoup sont de grande qualité et leurs auteurs des gens précieux, mais la force de la gauche n’est-elle pas de montrer que la mutualisation est plus forte que le capital ? Le dire en slogans c’est une bonne chose, l’appliquer au delà de nos chapelles, c’est bien mieux.

Comment faire ?

Analyser et utiliser les formes de communication les plus efficaces

Nous avons, en tant que militants d’une gauche qui a toujours voulu s’associer à la science pour le progrès, tendance à penser que la raison vainc les affects. L’hégémonie culturelle néolibérale nous démontre chaque jour le contraire. Dans ce cas, nous ne devons avoir AUCUN scrupule à utiliser les affects pour faire passer notre message central et nos valeurs.

Concrètement, cela signifie que si faire passer un message nécessite de faire une vidéo sur youtube plutôt qu’un texte, alors il faut faire une vidéo. Et aucune objection ne sera acceptée. Les questions sont simples : comment s’adresser à ceux que nous visons de la manière la plus efficace possible ? Une bonne partie de la jeunesse ne lit plus, et la légitimité « assertive » tient maintenant plus dans l’image que dans le texte. Alors utilisons l’image ! Cela est valable également pour d’autres formes de communication : graphiques, caricatures, invectives, trolling, polémique… Avons-nous les moyens de faire la fine bouche ? Non.

Mutualiser les compétences et le temps

La presse mainstream et les groupes réactionnaires ont des apports en capitaux importants pour faire tourner leurs médias. Ces capitaux servent essentiellement à payer des gens, que ce soit ouvertement, comme Dassault et le Figaro, ou de façon plus discrète entre les partis d’extrême droite et l’équipe centrale de fdesouche.

De cet état de fait, il y a deux conclusions à tirer :

  • la première, c’est qu’ils ont plus de moyens que nous, et que cela rendra la tâche ardue.
  • la seconde, c’est que nous avons des compétences et du temps mobilisables sans capital, et que l’apport du capital en termes de machines ou autres moyens techniques est très faible quand on parle de création en ligne.

C’est là que la mutualisation prend tout son sens. Dans un monde idéal, cette mutualisation serait le fruit des organisations politiques et syndicales, au delà des chapelles et du journal interne. Hélas, ce n’est pas le cas. Il nous faut donc agir en dehors de ces organisations, mais collectivement.

Pourquoi perdre du temps à chacun maintenir notre blog ? Si un camarade informaticien souhaite le faire, alors créons une plateforme en commun et que chacun y trouve sa place : les écrivains écriront plus, les techniciens trouveront des services à rendre pour améliorer l’outil, les acharnés des réseaux sociaux feront de la diffusion… Chacun pourra se rendre utile en y investissant moins d’énergie que s’il était seul, et par là nous pourrons en faire plus, avec peu de moyens.

Se débarrasser des cicatrices encombrantes

Dans cette entreprise de refondation, il y a un dernier point qui me tient à coeur : nous sommes au XXIe siècle. A ce titre, même si les analyses marxistes sont toujours cruellement d’actualité, nous devrions sérieusement songer à sortir de nos habitudes en termes de parole et de communication, et en particulier à nous débarrasser de nos cicatrices. Nous devons assumer l’héritage du mouvement ouvrier, mais sans tomber dans le folklore. Comme on le dit en anthropologie, une culture qui se fige en folklore meurt. Alors ne nous figeons pas. Trouvons les mots qui correspondent à l’époque pour parler à tous et à la variété des situations. Si une couleur, un logo ou un terme fait détourner le regard aux gens que l’on aimerait convaincre, laissons-le de côté plutôt que d’accuser l’époque ou la bêtise des gens ! Le libéralisme, le fascisme n’ont pas hésité à se travestir pour s’imposer, alors mettre un peu de maquillage sur notre propagande ne fera de mal à personne.

Propagande en ligne : chacun dans sa bulle

Par défaut

Cet article est la suite logique de mon précédent billet sur le dispositif vidéo d’Alain Soral. J’y ai détaillé le dispositif vidéo du personnage sur youtube.

Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en afrique.

« Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en Afrique. » – Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook

Face aux conspirationnistes et autres soraliens, je vois beaucoup de progressistes qui s’arrachent les cheveux sur l’air suivant : « Comment font-ils pour croire à ces salades ? On peut pourtant trouver toute l’information pour les démentir en deux clics sur Google ! »

Mauvaise nouvelle, c’est faux.

Sur la recherche Google de JohnGwendal engagé à gauche, oui, on trouvera les informations pour le démentir. Sur la recherche google de Bob le soralien, en revanche, on trouvera des informations qui corroborent le discours de la « dissidence ».

Screenshot - il n'y a pas de recherche google standard

Même profil, même lieu, centres d’intérêts différents : google différent.

On appelle ca une bulle de filtre, ou encore bulle d’information. J’irai même jusqu’à parler de bulle sociale pour y inclure les conversations avec les convaincus. C’est un phénomène connu des praticiens d’internet, mais peu visible du grand public. Si on veut conquérir l’espace en ligne, alors nous devons le comprendre, apprendre à le neutraliser, voire à le manipuler.

Mon objectif n’est pas de simplement expliquer et dénoncer, mais d’expliquer pour donner des outils militants. Alors comprenez ces logiques, assimilez-les, et utilisez-les !

Un peu d’analyse : la bulle d’information

C’est un phénomène assez connu des praticiens du web : les recherches google, le flux d’information de facebook, les recommandations youtube…. Tout cela est personnalisé selon l’historique de vos recherches, des vidéos vues, des liens sur lesquels vous cliquez. Le but, à la base, est de vous proposer le contenu le plus susceptible de vous plaire.

Un peu de logique amène assez rapidement à constater un effet pervers : si on ne voit que ce qui est susceptible de nous plaire, alors le réel n’a plus de prise : on ne voit plus ce qui va a l’encontre de nos convictions ou de nos croyances, la réalité elle-même s’efface derrière les fragments conformes à notre propre pensée.

Je vais le dire simplement : c’est dangereux.

Alors on peut hurler sur google et facebook, mais dans l’immédiat ca n’apporte pas grand chose. Dans un premier temps, on va essayer de comprendre en quoi ca nous concerne en tant que militants politiques, et comment en tenir compte.

Première étape, regardez cette vidéo d’Eli Pariser, le type qui a popularisé ce concept de bulle d’information. C’est en anglais mais sous-titré, et complètement explicite.

Vous y voyez plus clair ? Cet effet de bulle peut mener à se retrouver totalement coupé de l’information objective, d’une part, et de la contradiction, d’autre part. C’est précisément ce qui arrive quand vous vous étonnez de voir des captures d’écran de facebook contenant des propos de gros racistes alors que vous ne voyez jamais cela parmi vos amis.

Voici une petite explication en trois facteurs sur la façon dont cet effet profite à la propagande de Soral et Dieudonné.

Premier facteur : les recherches personnalisées (sur google)

Comme expliqué dans le précédent article, le soralien est quelqu’un de curieux. Face à sa nouvelle découverte, il va faire de nombreuses recherches. Chaque recherche va clore un peu plus la bulle.

J’ai fait un test rapide avec mon propre compte : pour la même recherche « mélenchon » j’ai procédé comme suit :

  • une première recherche en étant connecté à mon compte google, et avec les options d’historique de recherche actives (par défaut, vous pouvez les désactiver)
  • une seconde recherche déconnecté, et en ayant désactivé l’historique des recherches non connecté (oui, vous m’avez bien lu, google archive même hors connexion).

Les résultats sont légèrement différents, pour un même ordinateur, à deux minutes d’intervalle.

la même recherche connecté à google ou non : des résultats différents

Même recherche, même PC, connecté à gmail ou déconnecté : même le nombre de résultats est différent !

Avec des résultats déjà variables pour une même IP et un historique comparable, imaginez avec des historiques différents… Google nous propose l’information qui est susceptible de nous plaire. Difficile de se remettre en question dans un tel contexte.

Second facteur : la popularité (sur youtube)

Un des rares facteurs qui permet à un contenu de traverser les bulles d’information, c’est la popularité. Youtube propose les vidéos les plus populaires, facebook de même. C’est là que le bât blesse : l’activisme et l’absence de contradiction envers Soral et Dieudonné a donné à leurs vidéos une audience forte, et quantifiée en centaines de milliers de vues sur youtube. Ces vues sont l’aiguille qui permet aux vidéos de franchir les parois des bulles. Dès qu’on visionne des vidéos politiques ou économiques sur le site de vidéo en ligne, on se retrouve avec Dieudonné ou Soral en suggestion. C’est ce qui dirige nombre de curieux vers la galaxie « dissidente ».

Faites un test simple : une recherche youtube sur le terme « politique ». Ou visionnez des vidéos de politiques et d’économistes alternatifs. Rapidement vous verrez une suggestion vers Dieudonné ou Soral. Ces suggestions proviennent de la popularité des vidéos : sur une même thématique, ce sont les vidéos les plus populaires qui seront mises en avant. Avantage à Soral, Dieudonné et autres Lepen sur ce point.

Troisième facteur : la bulle sociale (sur facebook)

Un dernier facteur est important : l’impression d’unanimité généré par la bulle sociale : en ligne comme dans la vie, chacun vit dans un milieu social spécifique. La différence, c’est qu’en ligne, vous ne décidez pas explicitement de qui vous croisez ou non, facebook décide à votre place. Eli Pariser l’illustre dans sa conférence : vos amis ou connaissances avec qui vous partagez peu de points communs en ligne sont masqués au profit de ceux avec qui vous débattez et qui tendent à voir le même avis que vous. Cela renforce une illusion, celle de l’unanimité et du « bon sens ».

Si vous êtes de gauche, vous verrez surtout les posts de vos amis de gauche sur Facebook. Si vous êtes de droite, pareil. Si vous êtes conspi, encore pareil. D’après les liens sur lesquels vous cliquez, les mots que vous utilisez, facebook affine ce qui est montré ou non dans votre fil d’actualités, afin de ne rien vous proposer de « choquant ». On en arrive à un effet d’unanimisme, où l’on croit que :

Tous mes amis pensent comme moi, donc je dois avoir raison !

Chacun se retrouve alors conforté dans son opinion et ne voit plus les opinions adverses. Pire, il ne voit pas non plus les faits bruts qui pourraient le sortir de son cadre, s’ils sont relayés par des gens extérieurs à sa bulle.

Pour aller plus loin

Nous avons tous intégré la critique des medias et le fait qu’une information est toujours éditorialisée quand elle paraît dans un media. En revanche, nous avons encore du mal à réaliser que Facebook, la recherche Google, Youtube sont des medias, au sens propre : un intermédiaire entre l’information et nous.

Cet intermédiaire n’a pas de visage comme le JT de TF1, mais il a une politique éditoriale, pas forcément basée sur les opinions de l’équipe de Google ou Facebook (du moins pas frontalement), mais basée sur la détermination de vos goûts et de vos attentes au travers d’un tracking permanent.

De ce fait, l’information trouvée en ligne est toujours éditorialisée, de la façon la plus brutale qui soit : l’information qui peut vous choquer ou vous déplaire sera toujours invisible et ne peut vous parvenir QUE par un autre humain, jamais par la recommandation en ligne, sauf effets de popularité (cf le paragraphe consacré à youtube plus haut).

L’extrême droite s’est emparée, consciemment ou non, de ces effets depuis bien longtemps, et colonise la parole politique visible en ligne. Nous devons assimiler ces mécanismes, les comprendre, pour les utiliser à notre tour, car l’enjeu d’Internet c’est celui des générations politiques à venir, générations plus indécises que jamais car très dépolitisées. Dans ce cadre, c’est à celui qui les atteindra le premier et le plus fort que reviendra leur voix. Pour l’instant, nous n’y sommes pas.