Ce que ne règle pas le tirage au sort

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Ce qu’il y a d’intéressant avec les périodes troubles, c’est qu’elles donnent leur chance à plein d’idées différentes.

Ce qu’il y a de chiant avec les périodes troubles, c’est que les critères d’évaluation de ces idées sont pas beaucoup plus clairs que la période qui les engendre.

Bref, je vais parler du tirage au sort comme panacée politique, histoire de cadrer quelques points qui me semblent un peu importants.
Chouard part d’un constat que beaucoup peuvent aisément partager, d’autant plus qu’il est vrai : le système politique hérité des révolutions du XIXeme siècle et prolongé par le compromis social-démocrate, c’est à dire la démocratie libérale fondée sur la représentativité, n’est plus en mesure d’assurer un fonctionnement politique démocratique.
Il l’est d’autant moins qu’il a subi de très violentes attaques par les tenants du néolibéralisme, dont l’objectif final réside tout simplement dans la disparition de la démocratie politique pour aboutir à une « liberté de marché » qui lui serait supérieure.

Bref, le système politique est à bout de souffle, et ça commence à sérieusement se voir.
A partir de ce constat on peut donc tirer la nécessité de refonder radicalement notre pratique politique et notre façon de gérer les affaires publiques.

Et c’est là que la partie drôle de l’article commence : Les propositions d’Etienne Chouard permettent-elles une refondation démocratique ? Couvrent-elles l’essentiel des problèmes ? Portent-elles en leur sein des conceptions vraiment démocratiques et humanistes ?

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La constitution ne peut pas tout résoudre, et n’est pas neutre.

La première chose qui m’embête chez Chouard, c’est sa croyance quasiment magique selon laquelle une bonne constitution résoudrait tous les problèmes. Certes, un système institutionnel bien pensé et formulé dans une constitution ad hoc est un élément indispensable à la vie démocratique. C’est entre autres dans la constitution qu’on définit le régime de pouvoirs publics, mais aussi privés, en définissant l’étendue de la propriété par exemple. Toutefois, croire que la constitution est un outil suffisant pour générer une démocratie parfaite est bien naïf, et je vais prendre quelques exemples :

  • Des outils de contrôle judiciaire des politiques corrompus existent déjà : peine d’inéligibilité, cour de justice de la république, levée de l’immunité parlementaire. Toutefois, c’est la saisie de ces dispositifs qui est toujours laborieuse, et soumise à des personnes qui n’ont pas forcément intérêt à les activer. C’est là hors du champ direct de la constitution.
  • La vie démocratique dépend également beaucoup de la pluralité des médias. Celle-ci, pourtant, n’est pas qu’une question de répartition des fréquences télé, mais aussi du poids financier des médias et de leurs propriétaires. C’est là encore au delà du cadre purement constitutionnel.

Et ainsi de suite.

De plus, Chouard prétend qu’en faisant écrire la constitution par des citoyens tirés au sort, on aura alors un régime « qui satisfait tout le monde ». C’est au mieux naïf, au pire complètement inconscient de prétendre cela. Cela sous-entend que la définition fondamentale du fonctionnement d’un pays serait neutre, un simple « outil ». Alors que Chouard lui-même diagnostique un dévoiement des outils politiques au services de l’oligarchie, il jette ensuite cette analyse à la poubelle quand vient le moment d’élaborer une nouvelle règle, en croyant qu’elle peut être neutre.

Au contraire, la constitution est l’acte le plus politique qui puisse exister. Le basculement à la République, c’est par la constitution de 1793 qu’il s’est opéré. Une constitution traduit une volonté politique, majoritaire et organisée. C’est la pierre fondatrice d’une construction politique orientée, au sens noble : avec un objectif social assumé et revendiqué (la démocratie réelle est un de ces objectifs potentiels.). S’en remettre à des gens choisis au hasard pour décider de cette fondation revient à anéantir la capacité de faire de la constitution la base d’un régime politique (et donc citoyen), car au pire aucun consensus n’émergera, et au « mieux » le consensus sera alors forcément en faveur de la version la moins ambitieuse du changement démocratique.

Individualiser le pouvoir, c’est retomber dans l’ornière libérale, voire fasciste

Tirer des délégués au sort revient à individualiser totalement la fonction politique. Ça peut sembler anodin quand on voit qu’en France on vote déjà pour des noms et des personnalités autant si ce n’est plus que sur des programmes, mais ça ne l’est pas. En fait, ça revient même à nier la chose politique.

En effet, le tirage au hasard implique qu’on ne choisisse pas des représentants, mais qu’automatiquement, un tiré au sort représente tout le monde. Cela veut alors dire que les oppositions politiques n’ont pas de sens, puisque la croyance derrière cela tient au fait qu’émergera une bonne manière de gouverner. Sauf que cette bonne manière de gouverner n’est jamais mise en question et semble presque « naturelle ».

Au final, on se retrouve avec une négation totale de l’existence d’options politiques diverses. Pire, la diversité de ces options politiques est ramenée à une vulgaire lutte de pouvoir entre parties concurrentes de la caste dominante. C’est vrai pour une partie du spectre politique acquise au libéralisme et au capitalisme, mais ce n’est pas une règle généralisable. En niant l’existence de ces options différentes, le tirage au sort nie en réalité le choix de l’orientation du pays en tant que collectif, et s’en remet à une gestion « consensuelle » qui peut fortement rappeler les délires de « manager » ou de « gestionnaire » prônés par certains libéraux radicaux pour se débarrasser de la politique, et en particulier de la contestation politique de l’enrichissement illimité. D’un coup, celui qui veut évacuer l’oligarchie de la place publique se retrouve à vanter un outil qui exaucerait ses désirs les plus inavoués.

Pire encore, considérer qu’une représentation statistique de la population serait une bonne façon de former une assemblée ou un gouvernement implique quelque chose de plus subtil mais essentiel : cela place l’unité de la nation comme l’objectif ultime du gouvernement, à travers la recherche d’unité et de consensus chez les délégués. Quand on revient à la source mythologique de Chouard, la démocratie athénienne, on se rend vite compte que cette notion d’unité sacrée de la cité, contre les cités environnantes, est la base même de la vie politique. La politique athénienne est toute entière conditionnée par la politique de puissance (Athènes a combattu, vaincu et colonisé nombre de cités et de territoires, auxquels elle n’a pas exporté sa démocratie). Il est aussi assez significatif de voir que le développement de la démocratie athénienne est intimement lié aux guerres menées par la cité, contre les autres cités grecques ou contre la Perse.

Est-ce que l’unité d’une nation et sa politique de puissance sont les objectifs ultimes d’une politique ? Chez certains courants politiques, oui, mais ils sont généralement crispés le bras tendu.

Un autre effet pervers de cette conception « unitaire » de la société, c’est la négation totale des antagonismes qui peuvent exister en son sein. Laisser la désignation des législateurs au hasard suppose en effet que toutes les idées se valent, et même au delà, dans la bouche de Chouard cela suppose même que les idées sont nuisibles, et qu’il faut se choisir des gouvernants « qui n’ont aucune idée préconçue » sur la politique et le pouvoir.

C’est très dangereux sur au moins deux aspects : l’exclusion de ceux qui ne pensent pas dans ce cadre de l’unité absolue du peuple/nation/corps social, et la réduction du politique à de la vulgaire gestion.

Sur le premier point, c’est assez évident : si les gouvernants doivent arriver au pouvoir « sans idée préconçue », alors cela exclut de fait tous ceux qui s’intéressent à la conduite des affaires. Ambitieux, certes, mais aussi militants, ou simplement personnes intéressées. On touche là une contradiction majeure, dans le sens ou cette conception du tirage au sort exclut du pouvoir non seulement ceux qui pourraient le dévoyer, mais aussi tous ceux qui pourraient en faire un usage légitime et réfléchi. C’est même encore plus grave, car si le but ultime c’est la conduite apaisée de la société sous la bannière d’une unité consensuelle, cela signifie que refuser ce consensus, par exemple en estimant qu’il y a des parties de la société qui n’ont pas tous les mêmes intérêts, c’est de fait se retrouver exclu de la société. Encore une fois un grand pas de franchi dans le respect de la liberté individuelle, en somme.

Le second point, celui de la gestion, est encore plus simple : prétendre que les opinions politiques de dirigeants n’ont aucune importance, ce qui est sous-entendu par la désignation au hasard, cela veut dire en creux qu’il n’existe qu’une seule bonne façon de gouverner, et que cette bonne façon de gouverner peut émerger « naturellement ». Les partisans du tirage au sort ne sont pas les premiers à formuler cette hypothèse, elle est même très classique et répandue : c’est l’hypothèse de gouvernement libérale, qui considère qu’il n’y a qu’une seule façon de « gérer » la société, la « bonne gouvernance ». Quand on sait, et sur ce point Chouard le dit également, que c’est précisément cette hypothèse de gouvernement libérale qui décrédibilise toute alternative politique, peut-on croire 5 secondes que de rester dans cette conception du gouvernement, ce que font un peu sans le savoir les partisans du tirage au sort, produira des effets différents du système actuel ?

L’impensé de la démocratie directe : le statut social.

Ces deux points nous amènent en dernière instance à l’oubli fondamental et à l’erreur d’analyse de Chouard. Persuadé que tout part de la politique « de chambre », il pose comme fondement de ses réflexions le fait que le système de la démocratie libérale a engendré une caste de gouvernants qui ne représentent que les plus riches, les puissants, au mépris du peuple et donc de la démocratie.

En posant clairement cette hypothèse par écrit on devrait rapidement voir ou ça cloche : toute l’histoire nous montre que ce sont les classes dominantes qui forgent les systèmes de gouvernement et pas le contraire (avec quelques concessions à leurs opposants pour garantir un minimum de paix). La féodalité a été forgée par la noblesse d’épée sur la base des stratégies de défense de chaque clan ou famille. La monarchie absolue a été fondée face à cette noblesse d’épée trop instable par quelques branches nobles qui avaient l’ascendant moral, militaire et financier pour s’imposer. Et enfin, la Révolution Française a eu lieu après 150 ans de montée en puissance de la bourgeoisie des villes, commerçants, banquiers et manufacteurs, qui avait alors pris la place de financiers du régime et a pu capitaliser politiquement sur la colère populaire.

On passera assez vite sur le fait que le caractère foncièrement élitiste et bourgeois du gouvernement aie été instauré en grande partie par Napoléon et la Restauration, c’est à dire par deux formes différentes de contre-révolution menées pour éviter à la partie populaire et radicale (le peuple de paris, les babouvistes) de continuer le processus de transformation sociale, mais il faut le noter car cela met par terre toute la justification « historique » des partisans du tirage au sort.

Bref, un tirage au sort sans transformation de l’ordre économique et social produirait-il une classe dirigeante différente ? Peut-être. Produirait-il des orientations politiques différentes ? Assurément pas tant que le pouvoir d’influence (lobbying, médias de masse, chantage économique) reste dans les mains de la même oligarchie.
Or, le but de la démocratie réelle n’est-il pas de permettre une politique d’intervention publique au service du peuple ? Peut-on parler de démocratie pour un système qui changerait le visage des personnes mais permettrait de faire perdurer la déviation de l’action publique en faveur de ceux qui ont déjà tout ?

Peut-on utiliser le tirage au sort dans une perspective de libération sociale ?

A ce stade, normalement les partisans du tirage au sort vont rétorquer l’argument suivant : « On utilise déjà le tirage au sort pour les jurys d’assises ! ».

C’est vrai. Mais dans ce cas il faut aller jusqu’au bout, et savoir de quoi on parle : un jury a pour rôle d’étudier un dossier, avec l’aide de magistrats (les juges, mais aussi les avocats et le procureur, qui leur fournissent l’information lors de la procédure). De ce dossier il doit dire s’il pense l’accusé coupable ou non coupable.

Cela n’a aucun rapport avec la rédaction des lois !  Il ne s’agit même pas d’appliquer la loi existante non plus, mais simplement de déterminer, sur la base de l’information disponible, si l’accusé a commis ou non un crime. C’est ensuite aux juges de fixer la peine et tout l’attirail juridique.

Bref, c’est hors sujet. Ceci dit il faut se demander si le tirage au sort ne pourrait pas, malgré tout, participer à une meilleure démocratie.

On peut d’emblée voir trois effets vertueux :

  • la constitution de jurys « sociologiquement neutres »
  • l’impossibilité de faire carrière de fonctions tirées au sort
  • vertus d’éducation populaire à la participation politique, des citoyens ayant été tirés au sort pour une fonction pouvant alors trouver un intérêt aux affaires de la cité.

On l’a vu largement dans les parties précédentes, envisager le tirage au sort comme mode de désignation de ceux qui créent la loi aurait de multiples effets délétères, essentiellement par la négation de l’existence d’intérêts opposés. Cela signifie en revanche que c’est une option potentiellement intéressante dans des cas ou ces antagonismes sociaux n’ont pas cours.

On peut par exemple créer des jurys de contrôle citoyen qui ne seront alors pas dominés par l’un ou l’autre parti afin de contrôler l’action publique. On peut également envisager de coupler ce système aux scrutins électifs de listes, afin de résoudre le problème de la parité et du « placement ». Au lieu de définir des têtes de liste, ce qui crée des jeux de pouvoir à l’infini à l’intérieur des partis et corrompt la bataille politique en soi, on peut envisager une atténuation de ces effets en tirant au sort le nombre d’élus défini par le scrutin proportionnel, sur la liste. Cinq élus de tel parti ne seraient pas forcément les 5 premiers de liste, mais cinq tirés aléatoirement sur la liste. On peut même élargir encore en organisant des charges tournantes, etc.

Bref, il existe un éventail de domaines ou l’idée n’est pas sans intérêt, mais cela suppose trois restrictions :

  • que le tirage au sort se fasse au sein de groupes déterminés ayant une convergence d’intérêt réelle et non fantasmée (un parti politique, un conseil de surveillance citoyen local)
  • que le tirage au sort ne remplace pas l’acte de choix politique et de choix de l’orientation de société que constitue le vote, le choix de tel ou tel parti pour légiférer ou gouverner.
  • que le tirage au sort seul et pour lui-même ne remplace pas des mécanismes de contrôle de la vie politique assez stricts. D’ailleurs, pour revenir à la source mythique de ses partisans, c’est un principe qui avait déjà été bien compris par la démocratie athénienne.

Pour conclure, j’aimerais rappeler qu’il n’existe ni société sans violence, ni système politique « parfait », et que la meilleure façon de tendre vers la meilleure démocratie réelle, c’est de le garder toujours à l’esprit pour prévoir les moyens de dissiper et gérer violence et injustices résiduelles de tout système, même le plus démocratique et humaniste. Choisir les législateurs au hasard n’adresse aucune de ces nécessités.


DISCLAIMER : règles de débat démocratique. Les fans de Chouard étant généralement pour le moins prolixes, voici quelques règles pour les commentaires. Non respect de ces règles = suppression. Je répondrai au reste, si j’ai le temps et la motivation (j’ai pas que ca à faire).

  • je répondrai aux arguments, pas aux recueils de citations
  • un seul commentaire par personne
  • Pas d’insultes, attaques agressives et autres, bien entendu.
  • moins de 20 lignes et de 3 paragraphes
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Cri du coeur – Arrêtons d’être réactionnaires.

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Réactionnaire : qui réagit, se rattache à un ordre passé face aux évènements.

Un des moteurs de la gauche, comme toute opposition politique, c’est l’indignation. L’indignation a des vertus certaines, elle attise notre sens moral, nous rappelle qu’il y a des choses inacceptables. Le petit livre de Stéphane Hessel montre d’ailleurs que l’indignation est un sentiment très partagé.

Toutefois, cela pose plusieurs problèmes :

1 – l’indignation n’est pas une posture politique suffisante. Bien entendu, nos partis ont tous des programmes tournés vers l’avenir, chacun à leur manière (je passe sur les querelles de la gauche quant aux détails), et pourtant, nos mobilisations sont toujours « contre ». L’époque est marquée par une offensive intense de la droite néolibérale (et de la « gauche » néolibérale également) qui nous pousse dans nos retranchements, réduits à toujours crier contre ceci ou cela, à tenter de sauver tel ou tel principe.

2 – Il est quasiment impossible de fédérer des indignations diverses pour elles-mêmes, comme on peut le constater avec le développement d’une forme de revendication exopolitique qui part d’indignations partagées (antiracisme, antisexisme, etc) pour aboutir à des revendications quasiment personnelles, juxtaposées et souvent concurrentes (on verra ici les préoccupations exclusives de mouvements de victimes, le communautarisme du Parti des Indigènes de la République ou encore la capacité d’un Soral à récupérer des indignations sociales et culturelles en les tournant vers la haine des juifs)

3 – Si on se borne à s’indigner, il est alors trop facile pour nos adversaires de nous accuser d’aller contre l’histoire, d’être réactionnaires, passéistes, de refuser le dynamisme de la vie.

 Porter nos idées plus que notre colère

Il devient alors capital de ne plus se contenter de s’indigner. Certes, nos organisations proposent des projets politiques élaborés, mais qu’en sort-il dans notre façon de discuter au quotidien ? Dans ce qu’on montre sur les réseaux ? Sur notre façon de nous opposer ? Nous parlons beaucoup de ce qui nous choque, mais nettement moins de ce que nous voulons concrètement. Nous parlons beaucoup de nos adversaires, moins de ce qu’on veut faire. Nous parlons beaucoup de nos différences de chapelles, moins de ce qui nous unit dans la lutte et dans la vision politique.

En résumé, nous sommes en permanence dans la confrontation mais assez peu sur la concurrence idéologique. Alors certes, le principe de concurrence en soi est problématique, mais il est adapté ici : c’est à qui réussira à faire valoir son idée, devant l’idée de l’autre parti. Or, ce n’est pas en démontant systématiquement l’idée adverse que l’on peut convaincre du bien-fondé de nos propres solutions, car nous ne les exposons jamais. Regardez les partis au pouvoir ou en passe d’y être : passent-ils leur temps à dire que les autres ont tort ? Non. Ils disent « Nous avons raison, nous avons la solution ». Nous ne le faisons pas, ou pas assez.

Ce chantier est fondamental, et est pour le moment surtout porté par les organisations (dont c’est le boulot, ca tombe bien), mais c’est une petite révolution sociologique que nous devons nous imposer, afin de devenir, tous, militants et sympathisants, ceux qui proposent, et plus seulement ceux qui s’opposent. Plus nous avons une vision politique radicale, plus il est indispensable d’en parler, de la vulgariser, de la mettre en rapport avec ce qui existe aujourd’hui et ce qui a existé hier, de la faire connaître.

Ne laissons pas le monopole de la « proposition » aux libéraux.

 

 

Tous propagandistes : créer l’inondation.

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Structurellement, Internet, dans sa structure, est une représentation typique de la société neolibérale : organisation décentralisée, très résiliente mais également très faible vis à vis des tentatives d’hégémonie, que ce soit au niveau commercial (google, facebook & co) ou au niveau des paroles portées sur le réseau (extrême droite, dépolitisation, « fait-diversisme »).

Dans ce genre de structure interactionnelle, deux types de capitaux non financiers sont fondamentaux : le temps, et les compétences d’utilisation. L’apport du capital financier est ici d’acheter du temps et des compétences pour produire (= embaucher des techniciens, que ce soit des ingénieurs ou des spécialistes du marketing) sa présence en ligne.

Sans capital financier, nous pouvons néanmoins avoir une action sur la parole portée sur le réseau, par l’inondation, autrement dit ce que les vieux briscards du web connaissent sous le nom de « flood ».

Le flood, c’est l’occupation systématique et forcenée du terrain, Internet devant être vu ici comme un espace : il a une géographie (les différents « lieux » de réseaux sociaux et sites internet) et une temporalité (nos timelines, flux d’actualité toujours renouvelés progressivement transformés en archive). Il a même une histoire, à laquelle on peut accéder grâce aux moteurs de recherche, d’une certaine façon.

Ami militant, voici ton nouveau meilleur copain. Avec lui, tu pourras filmer des manifs, les photographier, les relater en direct, informer sur la répression, relayer des infos et des analyses en 3 geste du pouce.

Tous producteurs de contenu, tous relais

Le mot même de « flood » ou d’inondation porte son propre programme. Il s’agit d’occuper le terrain par tous les moyens possibles, collectivement (cf mon précédent article sur les medias) et individuellement. Concrètement, cela signifie produire du contenu militant dès que l’opportunité se présente, et relayer du contenu militant autant que possible, dans la limite toutefois de l’audience que l’on a. On ne diffusera pas de la même façon sur un compte twitter spécifiquement militant, sur un blog ou sur une page facebook personnelle.

Toutefois, il s’agit d’une habitude à prendre : partout ou on souhaite émettre une opinion, il faut penser à rendre cette expression militante : y ajouter une source, remettre en contexte, verser dans la caricature, la blague ou le troll… L’unique objectif : que l’opinion de gauche ne passe pas inaperçue.

Certains objecteront que créer des contenus c’est compliqué. C’est à la fois vrai et faux. Ecrire un article de blog c’est compliqué, mais commenter une publication facebook ne l’est pas. Faire une vidéo politique ou un reportage c’est compliqué, mais envoyer des instagram depuis les manifs ou les actions militantes ou l’on se trouve, c’est facile. Et ainsi de suite, la seule limite c’est l’imagination et le temps de chacun.

Apprendre à utiliser les outils

Bien entendu, ce dont je parle nécessite un certain nombre de compétences, mais ce n’est pas une limite, pour deux raisons :

  • Certaines compétences sont communes à la plupart des utilisateurs d’Internet
  • Les autres peuvent s’apprendre gratuitement pour une grande partie, avec du temps et de l’envie

Pour devenir vraiment efficaces collectivement, il faudra prendre en compte ces compétences et se former massivement aux outils simples mais incontournables que sont la création d’un blog, l’utilisation de youtube, instagram, facebook, twitter et autres services utiles. La formation aux outils inclue aussi une formation aux pratiques sociales qui y sont liées, car l’impact ne sera réel que si la parole que nous voulons porter passe pour naturelle et non forcée ou faite d’éléments de langage.

Mais ne pas être lourdingues, admettre la conversation

Le compte de Besanscenot (géré par le porte parolat NPA) n'est PAS un bon exemple.

Le compte de Besanscenot (géré par le porte parolat NPA) n’est PAS un bon exemple. Qui voudrait écouter un robot ?

Cela m’amène vers un dernier point, peut-être le plus important : ne pas être exogène, ne pas passer pour un militant chiant, mais bel et bien montrer que les valeurs et les options politiques que nous incarnons émanent naturellement dans tous nos discours et nos pratiques. C’est là un gros effort à faire pour chacun, de déterminer quand il faut ou quand il ne faut pas faire du militantisme explicite. Quand il est possible de convaincre des gens dans une conversation, quand il faut prendre plus de temps. Tout cela relève d’une habitude de pratique qu’il faut atteindre, au risque de se faire blacklister comme militant pas drôle, ce qui anéantirait la portée de ce qu’on poste.

Admettre la conversation, c’est aussi ne pas hésiter à créer du collectif parmi ses connaissances et ses amis autour de conversations ou de mini projets, la capacité à faire venir des gens sur notre terrain idéologique par ce biais est souvent sous-estimée. Demander un coup de main à un ami pour relire un texte ou peaufiner une image ou une blague peut, par petites touches, l’amener à s’impliquer et à devenir un relais à son tour. L’effet de réseau typique d’Internet peut ici jouer à plein pour développer l’audience de nos options politiques.

Au delà : le flood artificiel et l’industrie du commentaire

Toutefois, cette étape du flood manuel ou authentique n’est qu’une partie du contrôle du terrain. Partie indispensable car permettant de réellement toucher les personnes avec lesquelles on interagit, mais insuffisante en termes de volume. Or, le volume est une clé de succès dans toute entreprise de propagande en ligne, car il asseoit la légitimité du propos auprès des outils (recherche google, timeline facebook…) et crée également un effet d’opinion dont les journalistes et les medias mainstream vont ensuite tenir compte. C’est la méthode précisément employée par l’extrême droite pour faire croire qu’elle détient une large hégémonie politique dans l’opinion. Les sondages à 98% de votes racistes ou sarkozystes tiennent de cette industrie du flood. Les commentaires des sites d’info en ligne également.

Il nous faudra également travailler sur de tels outils, avec les camarades informaticiens, pour fournir ces outils automatisés aux militants moins calés sur la technique.

Au boulot !

Propagande en ligne : chacun dans sa bulle

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Cet article est la suite logique de mon précédent billet sur le dispositif vidéo d’Alain Soral. J’y ai détaillé le dispositif vidéo du personnage sur youtube.

Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en afrique.

« Un écureuil mourant devant chez vous peut vous sembler plus intéressant à ce moment précis que des gens qui meurent en Afrique. » – Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook

Face aux conspirationnistes et autres soraliens, je vois beaucoup de progressistes qui s’arrachent les cheveux sur l’air suivant : « Comment font-ils pour croire à ces salades ? On peut pourtant trouver toute l’information pour les démentir en deux clics sur Google ! »

Mauvaise nouvelle, c’est faux.

Sur la recherche Google de JohnGwendal engagé à gauche, oui, on trouvera les informations pour le démentir. Sur la recherche google de Bob le soralien, en revanche, on trouvera des informations qui corroborent le discours de la « dissidence ».

Screenshot - il n'y a pas de recherche google standard

Même profil, même lieu, centres d’intérêts différents : google différent.

On appelle ca une bulle de filtre, ou encore bulle d’information. J’irai même jusqu’à parler de bulle sociale pour y inclure les conversations avec les convaincus. C’est un phénomène connu des praticiens d’internet, mais peu visible du grand public. Si on veut conquérir l’espace en ligne, alors nous devons le comprendre, apprendre à le neutraliser, voire à le manipuler.

Mon objectif n’est pas de simplement expliquer et dénoncer, mais d’expliquer pour donner des outils militants. Alors comprenez ces logiques, assimilez-les, et utilisez-les !

Un peu d’analyse : la bulle d’information

C’est un phénomène assez connu des praticiens du web : les recherches google, le flux d’information de facebook, les recommandations youtube…. Tout cela est personnalisé selon l’historique de vos recherches, des vidéos vues, des liens sur lesquels vous cliquez. Le but, à la base, est de vous proposer le contenu le plus susceptible de vous plaire.

Un peu de logique amène assez rapidement à constater un effet pervers : si on ne voit que ce qui est susceptible de nous plaire, alors le réel n’a plus de prise : on ne voit plus ce qui va a l’encontre de nos convictions ou de nos croyances, la réalité elle-même s’efface derrière les fragments conformes à notre propre pensée.

Je vais le dire simplement : c’est dangereux.

Alors on peut hurler sur google et facebook, mais dans l’immédiat ca n’apporte pas grand chose. Dans un premier temps, on va essayer de comprendre en quoi ca nous concerne en tant que militants politiques, et comment en tenir compte.

Première étape, regardez cette vidéo d’Eli Pariser, le type qui a popularisé ce concept de bulle d’information. C’est en anglais mais sous-titré, et complètement explicite.

Vous y voyez plus clair ? Cet effet de bulle peut mener à se retrouver totalement coupé de l’information objective, d’une part, et de la contradiction, d’autre part. C’est précisément ce qui arrive quand vous vous étonnez de voir des captures d’écran de facebook contenant des propos de gros racistes alors que vous ne voyez jamais cela parmi vos amis.

Voici une petite explication en trois facteurs sur la façon dont cet effet profite à la propagande de Soral et Dieudonné.

Premier facteur : les recherches personnalisées (sur google)

Comme expliqué dans le précédent article, le soralien est quelqu’un de curieux. Face à sa nouvelle découverte, il va faire de nombreuses recherches. Chaque recherche va clore un peu plus la bulle.

J’ai fait un test rapide avec mon propre compte : pour la même recherche « mélenchon » j’ai procédé comme suit :

  • une première recherche en étant connecté à mon compte google, et avec les options d’historique de recherche actives (par défaut, vous pouvez les désactiver)
  • une seconde recherche déconnecté, et en ayant désactivé l’historique des recherches non connecté (oui, vous m’avez bien lu, google archive même hors connexion).

Les résultats sont légèrement différents, pour un même ordinateur, à deux minutes d’intervalle.

la même recherche connecté à google ou non : des résultats différents

Même recherche, même PC, connecté à gmail ou déconnecté : même le nombre de résultats est différent !

Avec des résultats déjà variables pour une même IP et un historique comparable, imaginez avec des historiques différents… Google nous propose l’information qui est susceptible de nous plaire. Difficile de se remettre en question dans un tel contexte.

Second facteur : la popularité (sur youtube)

Un des rares facteurs qui permet à un contenu de traverser les bulles d’information, c’est la popularité. Youtube propose les vidéos les plus populaires, facebook de même. C’est là que le bât blesse : l’activisme et l’absence de contradiction envers Soral et Dieudonné a donné à leurs vidéos une audience forte, et quantifiée en centaines de milliers de vues sur youtube. Ces vues sont l’aiguille qui permet aux vidéos de franchir les parois des bulles. Dès qu’on visionne des vidéos politiques ou économiques sur le site de vidéo en ligne, on se retrouve avec Dieudonné ou Soral en suggestion. C’est ce qui dirige nombre de curieux vers la galaxie « dissidente ».

Faites un test simple : une recherche youtube sur le terme « politique ». Ou visionnez des vidéos de politiques et d’économistes alternatifs. Rapidement vous verrez une suggestion vers Dieudonné ou Soral. Ces suggestions proviennent de la popularité des vidéos : sur une même thématique, ce sont les vidéos les plus populaires qui seront mises en avant. Avantage à Soral, Dieudonné et autres Lepen sur ce point.

Troisième facteur : la bulle sociale (sur facebook)

Un dernier facteur est important : l’impression d’unanimité généré par la bulle sociale : en ligne comme dans la vie, chacun vit dans un milieu social spécifique. La différence, c’est qu’en ligne, vous ne décidez pas explicitement de qui vous croisez ou non, facebook décide à votre place. Eli Pariser l’illustre dans sa conférence : vos amis ou connaissances avec qui vous partagez peu de points communs en ligne sont masqués au profit de ceux avec qui vous débattez et qui tendent à voir le même avis que vous. Cela renforce une illusion, celle de l’unanimité et du « bon sens ».

Si vous êtes de gauche, vous verrez surtout les posts de vos amis de gauche sur Facebook. Si vous êtes de droite, pareil. Si vous êtes conspi, encore pareil. D’après les liens sur lesquels vous cliquez, les mots que vous utilisez, facebook affine ce qui est montré ou non dans votre fil d’actualités, afin de ne rien vous proposer de « choquant ». On en arrive à un effet d’unanimisme, où l’on croit que :

Tous mes amis pensent comme moi, donc je dois avoir raison !

Chacun se retrouve alors conforté dans son opinion et ne voit plus les opinions adverses. Pire, il ne voit pas non plus les faits bruts qui pourraient le sortir de son cadre, s’ils sont relayés par des gens extérieurs à sa bulle.

Pour aller plus loin

Nous avons tous intégré la critique des medias et le fait qu’une information est toujours éditorialisée quand elle paraît dans un media. En revanche, nous avons encore du mal à réaliser que Facebook, la recherche Google, Youtube sont des medias, au sens propre : un intermédiaire entre l’information et nous.

Cet intermédiaire n’a pas de visage comme le JT de TF1, mais il a une politique éditoriale, pas forcément basée sur les opinions de l’équipe de Google ou Facebook (du moins pas frontalement), mais basée sur la détermination de vos goûts et de vos attentes au travers d’un tracking permanent.

De ce fait, l’information trouvée en ligne est toujours éditorialisée, de la façon la plus brutale qui soit : l’information qui peut vous choquer ou vous déplaire sera toujours invisible et ne peut vous parvenir QUE par un autre humain, jamais par la recommandation en ligne, sauf effets de popularité (cf le paragraphe consacré à youtube plus haut).

L’extrême droite s’est emparée, consciemment ou non, de ces effets depuis bien longtemps, et colonise la parole politique visible en ligne. Nous devons assimiler ces mécanismes, les comprendre, pour les utiliser à notre tour, car l’enjeu d’Internet c’est celui des générations politiques à venir, générations plus indécises que jamais car très dépolitisées. Dans ce cadre, c’est à celui qui les atteindra le premier et le plus fort que reviendra leur voix. Pour l’instant, nous n’y sommes pas.